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[COLLOQUE] La Cgt à l’épreuve des crises : du milieu des années 1970 à 1995

[COLLOQUE] La Cgt à l’épreuve des crises : du milieu des années 1970 à 1995

Un colloque intitulé « La Cgt à l’épreuve des crises : du milieu des années 1970 à 1995 » se tiendra les 24 et 25 novembre prochains. L’Institut Cgt d‘histoire sociale est à l’initiative de ce colloque. Il se propose de « comprendre la manière dont la CGT a traversé une période particulièrement difficile pour une organisation tenue jusque-là pour la confédération de référence du syndicalisme hexagonal ». Bien entendu, l’Ugict aura sa place dans les débats, notamment autour d’une communication intitulée « Ugict et lutte de classe ».

Avec la distanciation offerte par une rencontre entre militants et universitaires, ce colloque devrait nous aider à comprendre mieux ce qui s’est produit il y a 30 à 40 ans, en positif et en négatif. L’utilité d’une telle initiative sera d’autant plus grande que les responsables syndicaux d’aujourd’hui auront réussi à s’arracher aux urgences du quotidien pour y assister et y participer. Cela ne peut que nous aider à faire face aux défis actuels qui ne sont pas toujours plus simples que ceux d’alors.

Nous vous invitons à assister dans toute la mesure du possible à ce colloque dont vous trouverez le programme en cliquant ici.

André Jaeglé, Président de l’Institut Ugict-Cgt d’histoire sociale

Marie-Jo Kotlicki, secrétaire générale de l’Ugict-Cgt

mercredi, 02 novembre 2016 | Actualités
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La lettre .info

Colloque « La CGT à l’épreuve des crises (milieu des années 1970-1995) »

Montreuil 24 & 25 novembre 2016

Ugict et lutte de classe

Communication d’André Jaeglé, président de l’Institut Ugict-Cgt d’histoire sociale

_____

Présentation :

Cette communication traite une question précise : Comment expliquer l’hostilité, au cours de la période considérée, d’une partie importante des structures de base de la CGT à la création de syndicats d’ingénieurs, cadres, techniciens (Ictam) dans les entreprises, alors que non seulement la direction confédérale l’a voulue en refondant l’Ugict au début des années soixante, mais aussi que la composition du salariat se modifie aux yeux des moins avertis au point que les Ictam tendent à y occuper une place prépondérante ? Il n’est évidemment pas question de se contenter de la classique dénonciation de l’ouvriérisme qui n’a pas plus de valeur explicative que la vertu dormitive de l’opium invoquée par l’apprenti médecin de Molière dans « Le malade imaginaire »

Avant même que d’introduire ce qui fait la substance de mon travail, je taquinerais volontiers les rédacteurs de l’Appel à communication qui nous invitent à l’audace, à l’ouverture, à sortir de l’antagonisme conservateurs«modernistes, à traiter les sujets sensibles (congrès de Grenoble, prise de distance vis-à-vis du PCF), et n’en lâchent pas moins cette sentence : « De 1975 à 1995, le vieux monde a repris la main ». Tout dans ce qui suit part du constat que ce qui a repris la main, ce n’est pas le vieux monde mais une société totalement transformée… quoique toujours capitaliste, plus capitaliste que jamais, mais pas le même capitalisme.

Le traitement de la question posée comporte deux parties : 1) un corpus de textes de congrès ou de publications de la CGT et de son Ugict ; 2) Des réflexions suggérées par ce qui s’est dit et écrit.

Plus, bien entendu, une courte conclusion. Mais une conclusion ouverte : lorsque des militants se collettent avec une Histoire qui est en partie leur propre histoire, ils deviennent certes un peu historiens mais restent des militants. Ils ne sont pas neutres. Ils ne peuvent pas l’être. Cela ne leur est pas demandé. Ils tirent – ils ne peuvent pas ne pas tirer – de leur travail, in petto, des « conclusions pour l’action » comme on dit : « voilà ce qui ne va pas ; voilà ce que désormais il faudrait dire, ce qu’il faudrait faire, etc. » En formulant des conclusions sous forme interrogative nous entendons laisser à nos successeurs en charge de l’action syndicale la liberté (et aussi la responsabilité) d’en faire (ou non) leur miel et de le mêler à leur propre expérience.

Un dernier avertissement : le corpus de citations référencées qui constitue la première partie de la communication est extrait d’une masse cinq ou six fois plus importante, disponible pour quiconque aurait la curiosité d’y regarder de plus près. Si le rédacteur de cette communication en a éprouvé de la frustration, il s’est dit que le lecteur aura échappé à un casse-croute. Les organisateurs du Colloque ont eu la sagesse de nous prier de ne pas dépasser trente mille caractères et d’offrir ainsi aux participants un repas allégé. Quoique… .

***

I.- Textes et déclarations

Refondée en 1963, l’Ugict s’affirme au lendemain de 1968. Elle est encore jeune mais pleinement associée à la vie confédérale. Une question fait débat au sein de la Cgt : les augmentations de salaire doivent-elles être hiérarchisées ou uniformes. Peut-on parler de crise interne ? Au sein de l’Ugict, ce n’est pas vécu comme cela. Il s’agit de faire converger les luttes à partir des intérêts des diverses catégories de salariés. La Commission exécutive confédérale arrêtera une position. Elle aura été dans son rôle. Elle a fait face à l’épreuve d’un risque de crise.

Un nuage pourtant : le journal de l’Ugict était devenu en 1978 Options-quinzaine, avec comme ligne éditoriale « partir du vécu ». Au printemps 1979 il s’était autorisé à publier des articles développant des points de vue non conformistes sur la production d’énergie nucléaire, ce qui provoqua une vive réaction. Et, fin 1979, l’orientation générale du journal fut mise en cause : l’analyse synthétique du secrétaire général de l’Ugict fut que les journalistes étaient influencés par « la guerre idéologique ».[1] 1979, c’était aussi l’année du Congrès de Grenoble.

1982

La gauche est au pouvoir depuis bientôt un an. Alain Obadia s’apprête à succéder à René Le Guen au poste de secrétaire général. Son rapport devant le 8ème congrès de l’Ugict donne le ton. Il s’agit de développer une action syndicale dans des conditions politiques inédites. Pour ne relever que la seule question des lois Auroux :

« Pour nous, la représentativité pleine et entière de l’Ugict passe par la reconnaissance pleine et entière des sections syndicales d’entreprises »[2]

« L’activité syndicale en général, l’activité de l’Ugict en particulier, ne peuvent plus se permettre de faire abstraction des problèmes de la gestion pour faire progresser les revendications. Or, il faut bien le voir, nous avons indéniablement du mal à avancer sur ce terrain comme il conviendrait. »[3]

La répugnance à occuper le terrain de la lutte sur les critères de gestion explique ou au moins éclaire la tendance à se méfier des Ingénieurs et cadres.

Puis c’est le 41ème congrès confédéral du 13 au 8 juin. La Gauche est au pouvoir depuis un an. Henri Krasucki va succéder à Georges Séguy. Son rapport sera bien plus qu’une classique ouverture de congrès. C’est un appel enthousiaste à l’ouverture de la Cgt sur un monde nouveau : la société a changé ; la Cgt doit changer :

 « Au cours de cette période, de profonds changements sont intervenus dans la manière de travailler, de vivre et de consommer. [...] Le développement des techniques modernes a conduit à un recul du travail qualifié traditionnel, au développement du travail parcellisé, à l’augmentation considérable des O.S. dont une grande partie sont des travailleurs immigrés. Mais aussi il a entrainé un développement considérable du nombre des techniciens, des ingénieurs [...]. »[4]

[...] « Et dans ces moment-là, ce qui est à l’ordre du jour, c’est une mutation historique de la société. [...] Ce qui domine c’est, en fin de compte, le besoin de démocratie dans tous les domaines, et cela suppose de toucher au fondamental [...] Le plus crucial, parce qu’il est au cœur des choses, c’est la démocratie économique. » [5]

« La démarche sérieuse pour chacun c’est l’observation des faits et leur analyse, pour en tirer des déductions pour l’action et non pas pour s’enfermer dans un schéma une fois pour toutes en tentant d’y faire entrer la réalité à tout force. »[6]

Ces derniers mots s’adressent d’abord à eux qui ont désormais la charge de gouverner... à gauche. Mais notre façon à nous, Cgt, de juger le réel et de lutter ne peut, elle non plus, être comme celle d’avant :

 « A cette nouveauté-là, tout le monde doit s’adapter, car elle crée des obligations à tous. [...] à tous les syndicats, aussi. A nous, comme aux autres. [...] Tout le monde d’une manière ou d’une autre a eu SA vision ancienne des choses et en demeure marqué. »[7]

Et pourtant ! Rien de fondamental ne sera remis en cause chez nous ! Il aurait fallu que toute la Cgt comprenne le rôle que pouvait et devait jouer l’organisation spécifique. La voilà, la crise interne ! Henri, conscient de la nature de l’obstacle se livre à ce qu’on pourrait désigner comme une opération de déminage : quid du couple antagoniste lutte-de-classe « réformisme ? Écoutons plutôt :

 « On se trouve confronté, dans la recherche de l’unité et dans la lutte syndicale, à un ensemble de pratiques, voire de théories dont sont porteuses les forces que l’on qualifie traditionnellement de ‘réformistes’.

« Dans l’histoire du mouvement syndical de notre pays, cette expression a un sens bien précis.

« Elle s’applique aux partisans de réformes à portée limitée, qui ne touchent pas au fond des choses et qui s’arrêtent dès qu’il s’agit de transformer la société. Elle établit une démarcation entre ceux-là et les partisans d’une conception de luttes de classe dont nous sommes les héritiers et les continuateurs.

« Nous avons une toute autre idée des réformes. [...] Nous n’en avons pas une vue limitée. [...] Il y a continuité entre les réformes partielles qui améliorent la situation du moment et les réformes fondamentales, touchant à l’essentiel et conduisant aux transformations indispensables de la société. »[8]

Lorsqu’on connaît le pouvoir disqualifiant de l’accusation de réformisme lancée dans un débat interne à la Cgt, ce passage (dont nous n’avons reproduit qu’un court extrait) aurait dû déclencher de nombreuses interventions de la part de dirigeants de haut niveau. Pas un mot ! Aucune opposition ne se manifestera quant à notre « toute autre idée des réformes ». Ceci n’est pas une critique des taiseux. C’est un constat.

Dans le débat qui a suivi le rapport, quasiment aucune intervention de militant non-Ugict ne se réfère à l’Ugict comme "l’outil que s’est donné la Cgt au plan confédéral pour promouvoir son influence et son organisation parmi les 4 millions de salariés que représentent les ingénieurs, cadres et techniciens[9].

1985

Henri Krasucki ouvrant le 42ème congrès confédéral[10], consacre un long passage à l’Ugict dont les 25 ans d’expérience montrent

« que la Cgt est susceptible de faire face à toute évolution, à condition de voir et comprendre ce qui se passe, et de savoir procéder aux adaptations nécessaires, [...] »

Et plus loin :

« Parmi les ingénieurs, cadres et techniciens d’importantes évolution sont également en cours. [...] Avec l’Ugict, les directions de fédérations et d’UD et toute la confédération, intègrent mieux cette dimension de notre action et en acquièrent mieux la maîtrise. Sans vantardise, j’affirme qu’il n’y a pas d’organisation syndicale plus novatrice pour les ingénieurs, cadres et techniciens que l’Ugict-Cgt. [...] Il faut poursuivre [...] Pour avoir compris et mis en pratique de longue date cette démarche, notre Fédération de l’Énergie et son groupement national des cadres ont maintenu l’influence majoritaire de la Cgt dans une profession où la proportion d’ouvriers et d’employés s’est inversée en vingt ans au point que les ICT constituent maintenant près des 2/3 du personnel. »

Du côté de l’Ugict on constate que la résistance à la création de structures spécifiques persiste.

1986

Alors, les choses sont « mises sur la table » dans le remarquable numéro 15 de Spécial-Options intitulé « Le syndicalisme à quoi ça sert ? » Une journaliste, Thérèse Fournier, a été chargée d’enquêter sur le terrain, en l’occurrence l’entreprise Thomson-Sartrouville. Et là, on comprend mieux ce qui se passe :

« Malétras fait partie de cette relève qui s'intéresse aux problèmes économiques : « C'est par là qu'on a gagné davantage de crédit chez les Ict. Nous faisions un complexe. Nous nous sentions en infériorité pour discuter avec les cadres. A la finale, on s'aperçoit qu'ils sont loin d'avoir la maîtrise de tout et on a moins cette crainte de passer pour des charlots. Oui mais « on », [...] « n'aime pas se frotter aux ingénieurs. Il fallait avoir la santé. Etre gonflé à mort. Il y a une évolution mais c'était si épuisant qu'on préférait occuper le terrain. » Autrement dit, rester dans un syndicat, fort, solidaire, fraternel : « un syndicat rassurant, note-t-il. »

« Yves Boixel, ajusteur, trente ans, a également de mauvais souvenirs de ses « sorties » dans les petits ateliers de montage des techniciens de l'électronique : « J'y suis allé il y a deux ou trois ans à propos du blocage des salaires pour une pétition. Ils sont vachement réformistes. »

On ne peut s’expliquer cette « frilosité » qu’en ayant à l’esprit ce qu’a été la naissance du syndicalisme révolutionnaire à la fin du 19ème siècle et l’héritage qu’en a reçu le syndicalisme de classe, base de la cohésion de la Cgt.

Cette frilosité est aussi, largement idéologique. On relève dans le même numéro de Spécial Option ce commentaire de Michel Rondeau :

« [...] Le syndicalisme Cgt est là pour répondre aux besoins des salariés de toutes catégories avec tout ce que représente l'expérience revendicative dans le changement de société. En ce sens, comme l'exprime Jean Desmaison[11], les techniciens qui militent parmi les ouvriers ne peuvent imaginer être les gardiens des idées révolutionnaires ! Pas d'arrière-pensée du type ‘confier un syndicalisme spécifique Cgt à des catégories aussi réformistes, c'est affaiblir les positions de classe’ ».[12]

Michel Rondeau formule explicitement LA question : comment être une organisation spécifique et être en même temps sur des positions « de classe ». Cette question est en fait déjà au centre du 9ème congrès de l’Ugict en décembre 1985. Elle n’est pas formulée comme une question théorique mais à travers les revendications et notamment la question de l’individualisation. Il est vain de chercher une réponse théorique à ce genre de question. La réponse est dans la démocratie syndicale : partir de la base.

A ce stade de notre parcours on commence à s’interroger : être sur des positions de classe, cela signifie-t-il être sur les positons de la classe ouvrière ? Un saut de plus dans le temps et nous arrivons au 44ème congrès confédéral.

1992

Louis Viannet s’apprête à être élu secrétaire général. Deux mots jalonnent son rapport, « rassemblement, diversification ». Il y a dans le ton quelque chose de pathétique, une alerte ![13]. Louis s’interroge :

« Est-il possible de construire aujourd’hui un mouvement suffisamment rassembleur, suffisamment tenace pour obtenir la satisfaction des revendications ? [...] La volonté unitaire est forte mais la division syndicale persiste. [...] La méfiance entretenue contre une politisation du syndicalisme nourrit cette attitude de recul.[14]

Louis reprend l’analyse de son prédécesseur en 1982, mais il le fait sur le ton de l’urgence :

« Oui, nous sommes lucides sur les nombreux changements qui traversent les monde du travail et les conséquences qui en découlent. Nous n’avons besoin de personne pour comprendre que les salariés d’aujourd’hui ne sont plus ceux d’hier et visent des situations différentes que celles de leurs ainés.

[...] « Pour autant, la contradiction entre exploiteurs et exploités reste bien la réalité profonde [...] Mais ce qui est vrai, c’est que le cercle des exploités s’est considérablement élargi et diversifié. [...] Cela ferait bien l’affaire du patronat si la Cgt avait été atteinte de cécité au point de réduire sa vision et sa conception du syndicalisme de classe à un syndicalisme des seuls ouvriers. Une Cgt toute vêtue en bleus de travail… Ce serait tellement mieux. [...] Historiquement, ce sont les ouvriers de l’industrie, des mines, des transports, du commerce, etc. qui ont forgé un syndicalisme de lutte et de rassemblement…[15]

[...] « En clair, ce que recherchent les salariés de toutes les catégories, c’est bien une action syndicale ancrée sur les revendications et non sur l’idéologie, sur la démocratie et non sur la délégation de pouvoir, sur l’indépendance et non sur le clientélisme partisan, recherchant l’unité sans jeter d’exclusive, sans préalable et dans la transparence des positions de tous.[16]

« Les ouvriers sont les plus nombreux. On comprend le sens et l’objectif de toutes les spéculations sur une prétendue disparition inéluctable de cette classe sociale. Mais la réalité est autre et c’est elle qui nous intéresse »[17] [...] Le développement des technologies nouvelles [...] fortement perturbateur l’introduction de la bureautique [...] souvent vécu comme un traumatisme par nombre d’employés »[18]

Traumatisme ? Souvenons-nous de ce délégué au congrès confédéral de 1989 : +5,7% aux élections professionnelles malgré des modifications sociologiques importantes[19].

Louis poursuit :

 « Les ingénieurs, eux aussi plus nombreux [...] Leur situation s’est également dégradée notamment pour les jeunes ingénieurs dont les conditions d’embauche comportent flexibilité et précarité, proposées comme mobilité formatrice. Et voilà qu’aujourd’hui des ingénieurs sont formés par voie d’apprentissage ![20]

L’apprentissage perçu comme une horreur. Il est vrai que l’idée de la formation en alternance a été mal comprise dans la Cgt lorsqu’elle a été promue par le fameux rapport Decomps publié, justement, en 1989. La formation d’ingénieurs en apprentissage est reconnue aujourd’hui et elle contribue à sortir de l’impasse nombre de jeunes en difficulté dans les cycles classiques.

Mais revenons plutôt au réalisme du rapport de Louis :

« Tel est le sens de la décision prise par l’Ugict de modifier la conception de son activité et l’organisation de son travail pour mieux prendre en compte la place et le rôle des techniciens… »[21]

Et ceci nous amène à une autre réflexion : il y a eu longtemps – et il y a toujours – un désaccord entre Ugict et Confédération sur la conception des stages syndicaux : stages spécifiques Ugict ou stages pour tous les salariés, question posée à chaque niveau. L’Ugict considère que le stage de base, destiné aux nouveaux adhérents doit être spécifique, à la différence du stage de niveau supérieur destiné à des militants expérimentés, qui peut être commun à toutes les catégories. Les responsables confédéraux ont la position inverse. Quel peut-être l’enjeu de cette opposition ? Posons l’hypothèse qu’en étant dirigé vers un stage commun à tous le nouvel adhérent est considéré d’abord comme un exploité « général » qui doit découvrir ce qu’est la Cgt « en général ». En étant reçu dans un stage de base spécifiquement Ugict, il est considéré comme une personne particulière avec sa vision propre de la Cgt à laquelle il vient d’adhérer. Avatar parmi d’autres du rapport généralisme«diversification. Et nécessité de revenir sur ce qu’est une analyse « de classe » : en quoi le regroupement de salariés pour la lutte immédiate, sans être totalement conscient de la nécessité d’agir pour une transformation radicale de la société serait-il moins « de classe » que l’affirmation explicite d’une adhésion à cet objectif révolutionnaire ? Agir, participer à des luttes l’aboutissement de revendications immédiates, c'est-à-dire refuser le syndicalisme d’accompagnement c’est une position de classe.

Nous ne voudrions pas en terminer avec ce trop rapide et bien incomplet survol de la période sans évoquer la tentative d’opposition à l’élection de Maïté Demons au poste de secrétaire générale de l’Ugict (juin 1992). Dans une lettre adressée au secrétaire général sortant, Alain Obadia, René le Guen développe une série d’arguments dont nous ne citerons ici que le moins polémique :

« [...] sous prétexte de prise en compte des besoins et de diversification, nous ne pouvons rester neutre devant l'effondrement du secteur productif national et nous aligner sur une évolution socio-professionnelle qui lui soit quantitativement défavorable » [22]

On ne peut imputer à René une quelconque cécité devant la transformation de la société. Il faut bien plutôt y voir la justification idéologique d’un enjeu politique. Quant aux tenants et aboutissants de l’affaire, c’est un autre problème.

II.- Réflexions

Le syndrome du déni

Le contraste entre les appels des secrétaires généraux de la CGT et le comportement des syndicats nous interroge sur ce qui paraît être un déni des changements intervenus dans la société et de leurs conséquences pour l’activité syndicale. Peut-être n’a-t-on pas assez réfléchi à ce qu’implique, dans la vie d’une organisation comme la Cgt, le fait de ne jamais renoncer à la lutte pour des réformes aboutissant à un authentique changement de société. Le parcours qui nous sépare de cette nouvelle société n’est pas écrit d’avance : toutes les conjectures sont permises à ce sujet. Ce qui fait la force de la Cgt, ce n’est pas seulement qu’elle reconnaît l’existence des luttes de classe et qu’elle se donne pour mission de les organiser, les coordonner, etc. C’est qu’elle sait POURQUOI elle lutte. On ne sépare pas la lutte quotidienne de l’objectif de transformation de la société. Le fait d’être conscient de cet objectif tend à détourner l’attention du fait que le chemin concret qui y conduit n’est pas tracé d’avance et qu’il est fait de batailles et d’élections politiques, de conquêtes sociales et aussi de reculs.

L’action syndicale ainsi conçue  ne se développe pas en s’alimentant exclusivement au quotidien des revendications les plus immédiates, lesquelles sont pourtant la raison première de se syndiquer. Il faut « croire » aux vertus de l’action quotidienne pour susciter, au sein du monde salarial, la conscience de la portée révolutionnaire des luttes. Cette certitude se fonde sur LA critique radicale de la société capitaliste où nous vivons et sur UNE représentation de la société future. Mettre à jour cette critique et cette vision c’est modifier les bases de nos certitudes.

En France, ces bases sont largement et légitimement marquées par l’apport de Karl Marx. Même si, encore vivant, Marx n’eût pas manqué mettre en garde les militants d’aujourd’hui « attention, camarades, le fonctionnement de la société capitaliste dont j’ai entrepris l’analyse, il y a 160 ans, a changé ; la circulation du capital n’est plus la même ; la forme ‘capital financier’ tient une place que je n’ai pas eu à étudier. La contradiction est plus profonde que jamais entre les propriétaires des moyens de production et ceux qui n’ont que leur force de travail pour vivre ; mais la notion de force productive directe est obscurcie par ce que vous appelez la « révolution informationnelle » et aussi par la place prise par les services ; le face-à-face direct n’est plus seulement ‘patrons contre ouvriers d’usines’ ; vos économistes ont calculé que 50% de la richesse mondiale est détenue par 1% des habitants de la planète ; et ceux d’entre eux (les économistes) qui ne sont pas stipendiés par les détenteurs de la richesse mondiale ont démontré que cette inégalité tendait à s’accroître. Vous voyez bien que le potentiel révolutionnaire résultant d’une telle transformation ne peut s’analyser au moyen des seuls concepts que j’ai élaboré de 1848 à 1883… »

Même si ce Marx-là était entendu, – et de fait, il l’est assez largement – cela ne ferait pas disparaître le défi : prendre en charge une telle nouveauté dans l’organisation concrète des luttes signifie renouveler en profondeur l’argumentation, les images, les moyens de mobilisation. Ces images, cet art de la mobilisation, se sont constitués à la faveur d’une très longue période de pratique syndicale révolutionnaire. Les  congrès martelant l’alarme depuis 1982 n’ont pas suffi, on l’a vu, à déterminer ce que certains appelleraient une rénovation du paradigme. C’est un fait !

Quand on « croit » à la nécessité de la lutte, quand on assume les risques de toutes natures inhérents à cet engagement, on ne peut que rejeter ce qui paraît au premier abord aller à l’encontre des idées et des représentations qui supportent cette conviction. C’est ce qui nous distingue ! Alors oui ! La radicalité des transformations nécessaires de la société est à elle seule une explication du déni.

Mais pas une justification.

Changer pour reste elle-même

La Cgt n’est certes pas la Sicile du 19ème siècle décrite par Giuseppe Tomasi di Lampedusa dans son roman Le Guépard paru en 1958. Mais elle doit, elle aussi, changer pour rester elle-même. C’est le sens des alertes lancées à l’adresse des militants par les secrétaires généraux dans leurs rapports devant les congrès confédéraux successifs. Mais changer quoi ?

En ce qui concerne les Ictam, il faut se souvenir qu’au moment de la refondation dans les années 1963/65, on s’est efforcé de justifier, aux yeux des sceptiques, la nécessité d’une structure spécifique en la présentant comme la forme de l’alliance de la « couche » des Ict avec le « noyau » que constituait la classe ouvrière tenue pour le noyau révolutionnaire de la société. Après 1968, on a abandonné cette démarche qui n’avait pas sa place dans la conception d’une Confédération ouverte à tous avec les mêmes droits. Le changement « pour rester soi-même » concerne donc le fondement idéologique même de l’ouverture en grand de la Cgt à ces catégories : à quel titre les Ictam ont-ils leur place à l’égal de tous dans la Cgt. Non pas au titre d’alliés acquis à la cause mais au titre de salariés comme les autres mais occupant une position spécifique dans le travail. Il s’agit de passer à l’affirmation dans la pratique d’un syndicalisme « démocratique, de classe et de masse ».

Etre révolutionnaire c’est quoi ?

Il nous faut pointer ce qui saute aux yeux : la crainte d’une dérive réformiste. Elle est invoquée explicitement, on l’a vu, par de nombreux militants. Il n’aura pas suffi qu’Henri Krasucki fasse la mise au point que l’on sait en 1982. Il s’agit d’une donnée profonde, consubstantielle à ce qu’est la Cgt depuis sa création. La Cgt est à la fois le syndicat de tous, attaché à organiser l’action pour la plus petite, la plus personnelle des revendications (sous réserve qu’il ne s’agisse pas de corporatisme, d’opposition à d’autres salariés) et, en même temps, un syndicat qui ne renonce jamais à l’objectif fondamental, révolutionnaire, de transformation de la société en profondeur. C’est ce qui fait son unité, sa cohésion depuis sa fondation.

La tentation s’est manifestée, au cours des années 70, d’introduire une césure en lançant le concept de revendications « anticapitalistes ». Etait-ce cela, une « analyse de classe » ? Mais qui possède la jauge permettant de discriminer les mauvaises revendications ? Le problème n’est pas résolu.

Or problème il y a : tous les syndiqués ont-ils les mêmes droits dans la vie syndicale ? Ceux qui, en connaissance de cause, adhèrent d’emblée à la vocation révolutionnaire de la Cgt – et seraient portés à mettre en avant des revendications de niveau élevé, niveau réputé favorable à une prise de conscience révolutionnaire – et ceux qui n’en sont pas là mais sont susceptibles d’y venir à la faveur de l’expérience des luttes (et non par le fait d’une idéologie préalablement adoptée) ? Est-ce l’affirmation explicite de cette adhésion idéologique qui ferait d’eux des tenants fiables d’un syndicalisme de classe ? Ou bien ne serait-ce pas plutôt la compréhension du potentiel révolutionnaire d’une Cgt ouverte à tous ceux qui jugent indispensable de recourir à l’action ? Et plus encore, serions-nous tentés de dire, lorsque ceux qui jugent nécessaire de s’organiser dans la Cgt pour agir sont des Ictam !

Voilà ce qui fait crise à l’intérieur de la Cgt ! C’est une crise structurelle en ce sens qu’elle est la traduction dans la vie syndicale de la conception même qui fait l’unité Confédérale. Unité que certains militants, certains dirigeants ont pu estimer menacée au congrès de Grenoble, lorsqu’il s’est agi d’envisager un Comité national d’unité d’action comme alternative à une impossible réunification syndicale. En ce sens nous dirions volontiers « vive la crise ! » C’est elle qui nous oblige à bouger. Unité des contraires diraient les dialecticiens. Donc facteur de mouvement, voire de révolution… à l’intérieur même de la Cgt !

Contradictions

Les militants révolutionnaires français ont « utilisé » Marx comme énonciateur de conclusions découlant de son analyse du monde réel de son temps, plutôt que comme un analyste des contradictions fondamentales du capitalisme. Ces conclusions ont eu tendance à devenir des théorèmes éternels.

Cela semble particulièrement sensible dans le débat sur la notion de  producteur direct de plus-value[23] et dans l’obsession à considérer certaines fonctions d’ingénieurs comme faisant de ces derniers des composantes de la classe ouvrière.

La représentation de l’opposition capital«travail tend à se figer. On continue à voir tout chef d’entreprise comme l’ennemi de classe alors que les moyens de production se concentrent de plus en plus dans les mains des banques et les fonds d’investissement. Qui plus est, le marché financier détourne le capital de la sphère productive. Du point de vue du rapport entre lutte économique et lutte politique cela change beaucoup de choses.

Conclusion ouverte

A porter un regard d’ensemble sur la période considérée, ce qui domine ou plutôt alimente une situation de crise larvée, c’est une interrogation sur la façon de rester une organisation de lutte, révolutionnaire au sens où l’aboutissement en est la fin de la société capitaliste : veiller à ne pas se dissoudre dans une structure menacée de perdre petit à petit sa radicalité.

Et c’est peut-être en revisitant le contenu de l’expression « lutte de classe » qu’on réussira à cerner l’obstacle au redoutable mais inévitable franchissement du fossé qui sépare la société du 19ème et de la première moitié du 20ème siècle de la société actuelle toujours aussi capitaliste sinon plus, mais confrontée à des conflits autrement plus divers et plus complexes, bien que tout aussi générateurs, sinon plus, d’aspirations révolutionnaires. Car en se voulant « de classe » la lutte désigne ouvertement un ennemi de classe, le capitalisme ; mais elle désigne aussi le camp de ceux qui luttent. C’est ici que le bât blesse : la Cgt est le syndicat de tous les salariés sans distinction, pas seulement le syndicat de la « classe » ouvrière. N’est-elle pas ouverte à tous ceux qui éprouvent le besoin de la rejoindre pour « lutter » efficacement ? Même s’ils ne se reconnaissent pas comme appartenant à la « classe » ouvrière. Quels mots, quels actes, quels événements nous apporteront ils la réponse ? Nous OBLIGERONT à la trouver ?

hg



[1] Voir en annexe ma déclaration à ce sujet au secrétariat de l’Ugict, en décembre 1979

[2] Le Peuple n°1133, p.15 (Alain parle de sections syndicales spécifiques d’Ict)

[3] Ibid. p. 17

[4] Le Peuple n° 1135-36-37 p. 8

[5] Ibid. p. 10

[6]Ibid. p. 12

[7] Ibid. p.13

[8] Ibid. p18

[9] Document d’orientation du 7ème congrès de l’Ugict, 21-24 juin 1979, Le Peuple n° 1067 p.5. Il s’agit de l’introduction de la notion de « double nature » de l’Ugict

[10] Le Peuple n°1207, p 9 et suivantes

[11] Alors secrétaire général de la Fédération Cgt des travailleurs de la métallurgie

[12] Spécial-Options n°15, p. 20

[13] Le Peuple n° 1346

[14] Le Peuple n° 1346 p12

[15] Ibid. p. 14

[16] Ibid. p. 15

[17] Ibid. p. 19

[18] Ibid. p. 20

[19] Intervention de Guy Rouget (Renault-Billancourt) au 43ème congrès,(Le Peuple nos  1291-92-93, p. 73

[20] Ibid. p. 20

[21] Ibid. p. 21 & 22

[22] Le texte complet de la lettre est disponible en annexe. Précisons que Maïté (décédée en avril 1993) était cadre à la CRAM de Gironde, secteur non productif par excellence.

[23] Cf. à ce sujet ce qu’écrit Jean-Lojkine dans « La classe ouvrière en mutations » (Messidor 1986), notamment dans la 1ère partie chapitre 3.