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Télétravail : campagne et outils pratiques  Voir

Eurocadres : La numérisation, quel impact pour les cadres ?

A l’occasion de la conférence « La numérisation, quel impact pour les cadres ? » organisée par Eurocadres (Conseil des cadres européens), organisation syndicale associée à la Confédération européenne des syndicats (CES), l’Ugict-CGT est intervenue sur : le droit à la déconnexion, la nécessité de changer le management et les réponses sociales à apporter à l’heure de la mutation numérique. Vous retrouverez ci-dessous l’intervention de Jean-Luc Molins, secrétaire national Ugict-CGT.

jeudi, 27 octobre 2016 | Actualités

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 Vidéo 4:42:23

Dans l’expérience quotidienne des cadres, la digitalisation c’est quoi ? Comment cela se manifeste dans le travail au quotidien ?

Jean-Luc Molins : « Sur ce sujet un exemple concret : le droit à la déconnexion. Le concept de droit à la déconnexion est né de l’analyse de l’impact des technologies de l’information et de la communication sur le travail des cadres. Nous avons constaté que l’intensification du travail était encouragée par l’utilisation de ces outils et en même temps le fait que nous assistions à une augmentation de la charge et à une augmentation de la durée effective du temps de travail avec l’utilisation de ces outils numériques.

Dans le même temps, l’aspiration à un équilibre vie privée / vie professionnelle reste une des préoccupations principales des cadres et donc l’idée de travailler sur le droit à la déconnexion a fait son chemin. On s’est beaucoup inspiré aussi du travail du syndicat IGMetall qui a engagé une action syndicale qui a fait beaucoup parlé d’elle à travers la fermeture des serveurs, les assistants d’absence, à Daimler par exemple, et donc qui a permis de sensibiliser sur ce problème. On s’est posé la question de voir comment on pouvait, à l’image de ce qui se faisait en Allemagne, construire une campagne en France. Et force est de constater, pour prendre un élément d’actualité, un accord à Orange introduit le droit à la déconnexion dans le cadre de la transformation numérique de l’entreprise. Par rapport à la notion des gains de productivité, l’entreprise va aussi traiter cette question avec le Conseil national de la transformation numérique qu’elle met en place.

Le droit à la déconnexion est une question centrale qui a progressé et qui montre sa pertinence sur d’autres thématiques, comme par exemple sur l’égalité professionnelle. L’accord sur l’égalité professionnelle à La Poste en juillet 2015, a introduit le droit à la déconnexion, car c’est un facteur d’égalité professionnelle que de permettre la déconnexion au niveau de l’activité professionnelle. Donc un sujet très important qui fait écho aussi à l’amélioration de la qualité de vie au travail, et aux accords télétravail, dont certains introduisent ce droit à la déconnexion.

Un sujet sur lequel je voudrais beaucoup insister, la santé au travail, en citant une étude faite par la revue Britannique The Lancet, revue médicale de renommée internationale, une étude épidémiologique faite sur 600 000 personnes, sur différents continents, et sur plusieurs années a mis en évidence la proportionnalité entre la durée hebdomadaire de temps de travail et les atteintes à la santé. Et pour donner un exemple concret : entre un salarié qui travaille sur la plage 35-39 heures hebdomadaire et puis un salarié qui est sur la plage 49-54 heures hebdomadaire, c’est-à-dire au-delà des 48 heures hebdomadaire maximale de la directive européenne sur le temps de travail, ce salarié-là qui dépasse les 48 heures a un risque d’AVS augmenté de 27 % par rapport à celui qui est sur la plage 35-39 heures hebdomadaire. Donc vous voyez un sujet très important, et à l’heure où l’Europe compte plus de 20 millions de chômeurs, il est aberrant qu’on assiste à une augmentation du temps de travail effectif, comme c’est le cas actuellement pour ceux qui sont en poste, alors que d’autres ne demandent qu’à pouvoir intégrer l’activité professionnelle. Donc, c’est un vrai sujet, et permettre la déconnexion effective ne sera possible qu’à partir du moment où on prend en compte la durée réelle du temps de travail et où on mesure également la charge de travail des différents postes de travail pour chaque salarié.  

Je veux souligner qu’un des points essentiels établi par le rapport Mettling : à l’ère numérique, il est important de compléter la mesure du temps de travail par la mesure de la charge de travail. C’est un élément essentiel qui a été mis en évidence par ce rapport et qui en même temps explique certainement que dans le prolongement, la loi Travail ait finalement introduit une négociation obligatoire sur le droit à la déconnexion, comme on le souhaitait, même si ce n’est pas parce qu’on est obligé de négocier qu’on va forcément conclure un accord, puisque malheureusement les entreprises pourront s’en sortir aussi avec une simple charte. Cela étant, il y a une prise de conscience par rapport à cela et il est très important de voir qu’on a pu progresser.

Sur l’aspect « il n’y a pas de déterminisme technologique », je voudrais donner un exemple concret en matière de management très précis à partir d’un outil que tout le monde connait. C’est l’utilisation d’Outlook. OUTLOOK a été conçu comme un outil asynchrone, or de cet outil asynchrone on en a fait un outil d’immédiateté. Un outil asynchrone, c’est ce qui permet normalement de prendre son temps avant de formuler une réponse, et de pouvoir consulter ce qu’on a à consulter, demander les renseignements dont on a besoin pour formuler une réponse. Mais aujourd’hui dans la vie des entreprises, et c’est aussi une conséquence très concrète de ce qui se passe, la demande est à peine partie que déjà la réponse est demandée et qu’on a des relances.  

Et donc, on voit bien que ce n’est pas l’outil en tant que tel qui est fautif, mais la façon dont on l’utilise.

C’est très important de travailler sur cet aspect. Cela me permet d’aborder la question du management.

Aujourd’hui ce que l’on constate à travers la vie des services et le fonctionnement des équipes, c’est qu’il y a une prégnance de la gestion qui est omniprésente. Le reporting, tous les cadres quand vous les questionnez  en ont marre de passer leur temps à faire du reporting. Mais pourtant c’est sur cela qu’ils sont évalués. Donc il y a besoin d’agir, et également de dégager du temps. Parce qu’un manager a besoin de temps pour pouvoir discuter avec son équipe, il a besoin de temps pour favoriser la relation entre les différents services. Il est souvent la pierre angulaire des projets. C’est plus qu’une position hiérarchique dans le fonctionnement de l’entreprise. Le rôle d’un manager, c’est de permettre à chacun de pouvoir apporter toute son expertise et en même temps de favoriser le sens du travail. Et cela ce n’est possible que si on dispose de suffisamment de temps pour pouvoir faire, en fait, de la qualité. Le fonctionnement aujourd’hui, sous forme de projet avec un délai et une intensification du travail, n’est pas viable. On va faire de la non-qualité, on va mettre les salariés en situation de souffrance au travail, et ça ne sera efficace ni pour les salariés, ni pour l’activité de l’entreprise. Donc il est nécessaire d’avancer par rapport à cela pour permettre aussi aux équipes de dégager davantage de temps pour l’innovation et la créativité.

L’idée, c’est de centrer le travail sur la part la plus « noble » de l’activité, et ne pas utiliser les outils numériques dans le sens de roborisation ou de transformation d’un salarié à faire des tâches répétitives qui sont sans intérêt, dont on pourrait très bien l’en débarrasser en concevant la technologie comme étant une aide à la décision, et pas un outil qui va se substituer à lui pour décider à sa place, par rapport à ce qu’on a entendu ce matin.

Sur le temps de travail, quelque chose que j’aime bien répéter : la productivité horaire augmente quand on diminue le temps de travail hebdomadaire. Un salarié qui travaille 30 heures par semaine a une meilleure productivité que celui qui travaille 50 heures par semaine.

C’est aussi à intégrer. Et par rapport à la question des gains de productivité qui ont été évoqués, mais à mon avis pas assez, il y a à mesurer et voir comment on va utiliser ces gains de productivité dans le cadre de la mutation numérique des entreprises. Vous avez Bosch, vous pourrez lire cela dans l’Usine digitale, qui a évalué à 1 milliard d’euros ses gains de productivité liés à sa transformation numérique. Si cela n’est pas sur la table des négociations cela va échapper à la restitution pour les salariés. Alors que l’on sait qu’il y aura besoin de veiller à la santé au travail, de temps pour la formation, et qu’il y aura besoin - j’ai bien aimé ce matin l’expression employé par le chercheur européen de l’ETUI, Christophe Degryse, « relaxer le temps de travail », je trouve cette expression géniale. Car c’est vraiment cela.  Il y a besoin d’aller à l’encontre de cette intensification du travail et d’être dans une position de pouvoir exécuter son travail dans des conditions normales afin de permettre à chacun d’apporter tout ce qu’il peut apporter au niveau de l’activité professionnelle.

J’ai trouvé très intéressantes les propositions faites par IndistriAll Europe en 2015. Ces propositions sont innovantes dans le sens où elles permettent de donner des perspectives positives à la transformation numérique. Je ne vais citer qu’un exemple, mais tout ce qu’ils ont écrit est vraiment intéressant, à prendre en compte et à être étudié, notamment par les organisations syndicales pour voir concrètement comment on va réaliser des innovations sociales.

L’idée c’est vraiment que le progrès technologique s’accompagne de progrès social. Parce que sinon, il n’y a pas de sens au progrès.

Et donc sur une proposition très intéressante sur la traçabilité par rapport à ce qui a été évoqué ce matin, IndustriAll Europe propose qu’on utilise ces possibilités de traçabilité qu’offre le numérique pour tracer les conditions sociales et environnementales tout le long de la chaine de fabrication. Et cela c’est possible par les puces RFID, par exemple. On pourrait savoir dès la conception, jusqu’au client sur toute la chaine de valeur, par où est passé le produit, comment il a été réalisé, selon quels critères sociaux et environnementaux. C’est très intéressant de voir que la traçabilité ce n’est pas seulement le flicage des salariés, ça peut être aussi le flicage de comment travaillent les entreprises, et donc on a les moyens d’agir pour inscrire les entreprises dans un cercle vertueux, pour faire de la vraie RSE et pas des opérations de communication.

Dernier point, ce matin on a parlé des GAFA, je voudrais pointer le fait que l’Europe est légitime pour proposer un modèle alternatif au modèle dominant. Il n’échappe à personne que les Google, Apple, Facebook, Amazon auquel on peut rajouter Microsoft, sont tous nord-américains. Aujourd’hui, tout ce qu’on voit en termes d’innovation, de nouveauté, de modèle, de repère vient de là-bas. Je veux juste rappeler que le Web n’est pas né en Californie, ni aux USA. Le Web est né au CERN, au laboratoire de physique nucléaire européen. Le Web est né de la coopération. C’est-à-dire que ce sont des chercheurs européens qui en voulant échanger des données ont conçu le Web. Le basculement du Web dans le domaine public a été possible parce qu’on était sur cette logique de coopération, pas sur une logique de concurrence.

Toujours sur le modèle de la coopération, je veux souligner des succès industriels européens. Airbus, ArianeEspace sont des succès européens. Si aujourd’hui nous avons un constructeur européen d’avion et un lanceur européen, c’est parce qu’il y a eu cette mise en place d’une coopération à l’échelle européenne pour avoir nos propres investissements, industries, etc. Ce n’est pas en singeant les nord-américains qu’on aurait pu avoir ces grandes réussites.

Alors, de la même façon ce dont on se rend compte c’est que le numérique est devenu un nouveau lieu de pouvoir économique et social. Je trouve qu’au niveau de l’Europe on est très frileux sur les enjeux, et se limiter à la formation c’est beaucoup trop limitatif. Il a besoin véritablement d’avoir une politique de relance et d’investissement massive ; et on doit restaurer un rôle, un véritable rôle, une impulsion politique pour construire au niveau européen des coopérations et ce modèle alternatif européen que j’ai évoqué. Parce que si on reste sur cette logique de concurrence, cela veut dire qu’aux mutations en cours on va jouer un Etat membre contre un autre Etat membre. Alors qu’en fait ce dont on a besoin, c’est de se rassembler, et de se rassembler à partir d’une vision qui permette à l’Union européenne de construire une politique européenne de la transition numérique conforme à notre culture, à nos valeurs et à notre modèle social. »

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