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Françoise Nicolas - Ministère des Affaires étrangères

Françoise Nicolas

Je me retrouve prise, par conscience professionnelle, dans une histoire qui me dépasse.

vendredi, 22 mai 2015 | Actualités
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La lettre .info

Bonsoir, je m'appelle Françoise Nicolas. Je suis fonctionnaire au ministère des Affaires étrangères.

En 2009, alors que j'étais en poste à l'ambassade de France à Cotonou au Bénin, j'ai repéré et sorti de l'ombre un système de créations de dépenses fictives imputées sur le budget dont j'étais responsable.

Concrètement, les dossiers se devaient de comporter un certain nombre d'informations, précises, essentielles, afin de justifier l'utilisation des fonds (telles que les coordonnées des bénéficiaires, des organismes concernés, etc).

Alors que j'étais en fonction depuis plus d'un an, les dossiers que je traitais m'ont brusquement été retirés pour être confiés à une recrutée locale. J'en restais pourtant officiellement responsable, mais, de fait, je ne contrôlais plus rien. Et ce que j'arrivais à en percevoir m'alarmait au plus haut point. Les dossiers étaient vides, alors que selon les types de dossiers concernés, je collectais habituellement sur mes bases de données entre 30 et 50 éléments par dossier. Pendant quatre mois, j'ai attiré l'attention de ma hiérarchie sur les "anomalies" induites par cette nouvelle organisation. En vain. A l'issue de ces quatre mois, je finis également par exposer la situation à mon administration centrale, à Paris, en donnant des exemples qui, avec le recul, sont très explicites quant au caractère fictif des dépenses concernées.

Pendant cette période, j'ai été l'objet de manoeuvres visant à m'écarter de mon poste. J'ai subi et été témoin de pressions que mon conseiller de coopération et d'action culturelle, avant d'être remplacé par un homme choisi par l'ambassadeur, m'avait demandé de consigner par écrit.

Les menaces quant à mon intégrité physique sont allées jusqu'à la tentative de meurtre. J'ai survécu à ce qui a été une tentive de strangulation grâce à l'intervention d'un agent d'entretien qui, alerté par le bruit, est intervenu alors que j'étais sur le point de perdre connaissance.

Il n'a été procédé à aucune enquête. L'agent d'entretien a été aussitôt licencié sans avoir été auditionné. Les signalements que j'avais opérés quant à la gestion du budget dont j'avais la charge (le constat de dépenses fictives) n'ont pas été instruits. L'auteur de l'agression a été (et est encore) maintenu en fonctions.

Mon administration ne m'a pas soutenue. J'ai fait l'objet d'un rapatriement disciplinaire. J'étais blessée,en état de choc. Je ne tenais pas seule debout. J'ai abandonné au Bénin tous mes biens, ma maison dont je venais de régler un an de loyer, mon véhicule, etc. ET, évidemment, sans qu'il ne soit versé un centime d'euro de "compensation".

Professionnellement, j'ai été mutée d'office sur un poste ne correspondant ni à mes compétences, ni à mes aspirations. Toutes mes demandes de mutation sont refusées au titre de "la politique du noeud coulant" que l'on m'applique (pour reprendre une expression consacrée de mon administration).

A titre personnel, j'ai dû surmonter les conséquences d'un état de stress post-traumatique, aigu puis chronique, provoqué par la strangulation. Je suis restée hospitalisée deux mois avec demi-salaire, le ministère ne voulant pas reconnaître l'accident de service.

Ma plainte pénale pour violences volontaires a été classée sans suite, sans instruction digne de ce nom, au motif qu'il ne s'était agi que d'une simple dispute.

Pour le reste, je me suis pourvue devant les juridictions administratives, jusqu'au niveau du Conseil d'Etat (par deux fois). Elles ont toutes donné raison à mon administration au titre de la raison d'Etat, au motif que mon agresseur est une intime officielle de deux chefs d'Etat africains par la grâce d'un enfant adultérin.

C'est également l'argument invoqué par mon administration devant un tribunal administratif pour me refuser le bénéfice de la protection fonctionnelle.

J'ai dû tout assumer seule au plan matériel. Mes économies ont fondu. Je me suis lourdement endettée. Je ne tiens depuis des années que par les gestes de solidarité de mes amis.


Comme tant d'autres lanceurs d'alerte, je me retrouve prise, par conscience professionnelle, dans une histoire qui me dépasse. Il y a au sein de mon administration de mauvaises habitudes qui perdurent. Combien de fois m'a-t-on expliqué que je ne faisais pas le poids face à une famille d'ambassadeurs et à ses affidés ?