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Ida de Chavagnac - Crédit Agricole

Ida De Chavagnac

Témoigner pour défendre la moralité dans les banques

vendredi, 22 mai 2015 | Actualités
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La lettre .info

Bonsoir à tous,

Je m’appelle Ida de Chavagnac et je suis analyste financier depuis 22 ans dont 18 ans au Crédit agricole. Mon alerte porte sur des fraudes à la réglementation bancaire, des prises de risques inconsidérées et une tentative de corruption constatée chez Crédit Agricole CIB.

La réglementation bancaire a deux objectifs :
-    Eviter que les banques prennent des risques inconsidérés afin de préserver leur pérennité et donc défendre les intérêts de leurs millions de déposants.
-    Exiger une vigilance des banques vis-à-vis de leurs contreparties afin de lutter contre le blanchiment d’argent et les flux illicites.
   
L’analyste de risque écrit des analyses financières sur les sociétés sur lesquelles la banque prend des risques. Cette analyse se conclut par un avis sur la qualité de la société étudiée et sur l’autorisation d’un montant de prise de risque  sur cette société. Les montants de risque accordés par les services de risque sur une société font suite à une demande émanant des services commerciaux de la banque, et sont donnés sous forme de limites maximales de volume d’opérations que les traders pourront traiter avec la société en question.

A partir de 2010 j’ai constaté que mon nouveau supérieur hiérarchique me forçait à ne donner que des avis favorables. Il s’opposait systématiquement à tous mes avis lorsqu’ils étaient négatifs ou restrictifs.
J’ai décidé de ne pas céder à cette pression et de  continuer à donner mes avis en toute indépendance. Mais les pressions se sont accentuées. Et lors de mon évaluation 2012, mon N+1 m’a demandé de prendre en compte les intérêts des services commerciaux dans mes décisions de risque. Je lui ai répondu que c’était contraire à la définition déontologique de mes fonctions. Mais il me l’a écrit et, en représailles,  il m’a retiré ma rémunération variable.

Ceci a constitué  une tentative de corruption puisqu’il portait concrètement atteinte à mon indépendance d’analyste. Dans la corruption, il y a soit la carotte soit le bâton. J’ai eu le droit au bâton.

Dans une banque, il existe normalement une muraille de Chine entre les responsables de risques et les commerciaux. En effet, plus le niveau des limites accordées par les responsables de risques est élevé, plus les volumes d’opérations que pourront traiter les traders seront  importants, et donc, plus les bonus que toucheront les commerciaux seront élevés. Un responsable de risque qui prend ses décisions dans le but de satisfaire les intérêts de ses collègues les commerciaux est corrompu.

Durant l’automne 2013 j’ai alerté d’abord mon N+2 puis mon N+3 sur des manquements déontologiques de la part de mon N+1. Au cours des deux entretiens que j’ai eu avec mon N+3, celui-ci m’a longuement écouté. Il n’a jamais nié un des faits que je dénonçais, mais il s’est efforcé de me démontrer que ces faits n’avaient rien d’inquiétants.  Il m’a répété qu’il faisait toujours confiance à mon N+1 et n’a pris aucune mesure pour remédier à ces dérives.  

Finalement, voyant que rien ne changeait, j’ai demandé un rendez-vous à mon DGA.  Il a refusé de me rencontrer. Je lui ai alors écrit une lettre le 6 janvier 2014 résumant mon alerte. 10 jours plus tard je recevais une convocation à un entretien préalable de licenciement. Et je me suis retrouvée dehors fin janvier 2014.

Je ne m’attendais pas à cela car je pense avoir été une salariée irréprochable et ma démarche d’alerte était parfaite : totalement désintéressée, transparente et progressive. .
Le motif de licenciement était  pour avoir  porté des accusations graves contre ma hiérarchie. Cela signifie que j’ai été licenciée pour ce que j’ai fait.  Mais ce n’est pas une faute puisque c’est un droit mentionné dans ma convention collective. Ce qui est grave, ce sont les faits que je dénonce, et non le fait de les avoir dénoncés, comme le laisse entendre cette formulation.

J’ai alors rencontré de nombreux avocats dont certains m’ont encouragé à négocier mon départ. Mais négocier mon départ c’était récupérer de l’argent en acceptant de cesser ma démarche d’alerte. Et je me suis dit qu’on achèterai pas mon silence. Je demande donc la nullité de mon licenciement, telle que prévue par l’article 1161 du code du travail.


En conclusion, je voudrais dire que, lorsque je me suis retrouvée licenciée de ma banque sans aucune raison après 18 ans de bons et loyaux services, cela a été très dur. Mais le jour de mon licenciement une amie m’a montré l’article qui avait été publié sur l’affaire de Stéphanie Gibaud. Cet article m’a apporté un immense réconfort. Je me suis dit que je n’étais pas la seule à essayer d’agir selon ma conscience pour essayer de défendre une moralité dans les banques. Et c’est cette volonté de témoigner pour ceux qui sont encore aujourd’hui dans leur banque, et qui vivent une situation similaire à la mienne qui m’a motivé pour poursuivre ma démarche d’alerte.

Alerter sa hiérarchie lorsqu’on a constaté des manquements déontologiques, non seulement ce n’est pas un délit passible de prison, oui c’est un droit mentionné dans la loi française et dans la convention collective des banques, mais pour moi, avant tout, c’était un devoir.