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Stéphanie Gibaud - UBS

Stéphanie Gibaud

Lincoln : « C'est quand ils se taisent, alors qu'ils devraient protester, que les hommes deviennent des lâches »

vendredi, 22 mai 2015 | Actualités
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La lettre .info

Bonsoir à tous.

Merci de votre indulgence, je suis très stressée ce soir d'être « dans la lumière ». Vous pouvez imaginer que je n'ai pas pris les décisions que j'ai prises pour un jour être dans la lumière.

Je remercie infiniment tous ceux qui ont décidé de cette soirée, à commencer par l'UGICT mais aussi les syndicats et associations.

J'arrive de la Brigade Financière où j'ai été convoquée une partie de la journée.

En 2008, je n'avais jamais entendu le mot « lanceur d’alerte ». Je suis un « témoin », quelqu’un qui a vécu et travaillé pendant plus de dix ans à l’intérieur d’un système. Lanceur d’alerte, témoin ou « insider », ça signifie le combat de David contre Goliath.

J'ai été embauchée en tant que responsable Marketing et Communication chez UBS alors que je ne connaissais rien à la banque. Pendant 8 ans, ma mission a essentiellement été de développer des partenariats avec des maisons de luxe et d'organiser des événements haut de gamme pour attirer les nouveaux clients, fidéliser les familles.

Pendant ces 8 années des chargés d'affaires suisses de Lausanne, Bâle, Genève ou Zurich font le déplacement pour rencontrer les clients. Je coordonne leur présence avec mes collègues du Marketing à Genève. C'est d'ailleurs aussi grâce à eux qu'UBS France peut se développer puisque certains font partie des équipes commerciales françaises dès l'ouverture de la banque. Ils connaissent tout le monde en France.

Grâce au travail du Marketing, les CA peuvent construire des liens forts avec leurs invités : En gestion de fortune, il est primordial de développer la confiance. La confiance, ça se mérite. La confiance, c'est sur du long terme : vous n'allez pas laisser la gestion du patrimoine familial à n'importe qui.

Fin 2007, UBS me recrute une nouvelle supérieure hiérarchique pour développer un nouveau segment de clientèle au moment où la banque est complètement entrain de se re-structurer. Aux USA l'affaire Birkenfeld comme on l'appelle fait énormément de bruit. C'est l'histoire de mon ex-collègue américain BB, chargé d'affaires pour les USA du desk Genève, qui est allé se livrer aux autorités américaines expliquant que son métier est de faire échapper les clients de la banque à l'IRS (le Bercy américain). Ses déclarations vont mettre UBS dans une telle tourmente qu'elle risque sa licence et donc son droit d'exercer aux USA.

Dans ce contexte,  j'entends pour la première fois parler d'évasion fiscale (oui oui) et dans un silence inquiétant, toutes les procédures commencent à changer dans la banque : code de déontologie, accès aux locaux...

L'histoire ne fait que commencer ici en France et pour moi : une perquisition a lieu à Paris dans le bureau du DG en juin 2008 et ma supérieure hiérarchique me demande alors de détruire de mon disque dur tous les fichiers Excel où sont indiqués les noms des clients et prospects rattachés à leurs chargés d'affaires en Suisse, au Luxembourg, en France ou ailleurs. L'ordre va m'être répété à plusieurs reprises de manière orale et péremptoire. On va également me demander de jeter mes archives papier.

Je ne vais pas obtempérer
1) je suis en train d'organiser un golf avec Genève et suis occupée

2) je ne m'entends pas bien avec cette supérieure depuis son arrivée

3) je me pose surtout des questions sur la perquisition et ne vois pas le lien avec mon métier.

Je vais mettre plusieurs mois à comprendre ce que fait cette banque dans notre pays.

1) mes fichiers vont finalement disparaître tout seul, comme par magie

2) des chargés d'affaires vont m'expliquer que le démarchage des Suisses sur le territoire français est illicite – comme aux USA – puisque les Suisses n'ont pas de cartes de démarchage, UBS AG n'ayant pas de licence (licence obligatoire) ; ces collègues insistent surtout sur le fait qu'ils sont mis en risque pénal puisqu'on les force à travailler avec les commerciaux suisses, ce qui est - insistent ils – illégal

3) je rencontre l'audit interne en juin 2009 qui m'explique avoir établi des rapports où il est question d'irrégularités et notamment la collecte indiquée par le contrôle de gestion ne matche pas la collecte annoncée par le Front … cette fameuse comptabilité parallèle dénommée Carnet du Lait.

Je comprends bien qu'il se passe bien quelque chose de malhonnête et je ne me rends absolument pas compte que je m'embarque dans une histoire qui me dépasse... et que je vais avoir affaire à un adversaire surpuissant et sur-entraîné.

L'alerte pour moi s'est manifestée ainsi :

1) j'ai posé des questions à mes dirigeants en face à face – on me répondait à chaque fois que j'étais fatiguée, que j'avais besoin de vacances, que je racontais n'importe quoi, que je n'étais pas un banquier et n'y connaissais rien à la finance

2) j'étais Secrétaire du CHSCT et ai remonté ces questions en réunion officielle et en réunion extraordinaire

3) j'ai donc envoyé à l'ensemble des collaborateurs des procès verbaux de réunion les informant de ces irrégularités

4) j'ai porté plainte contre UBS en 2009 pour démarchage illicite des Suisses sur le territoire français, évasion fiscale et blanchiment d'argent en bande organisée et le fait d'avoir caché les véritables comptes de la banque aux commissaires aux comptes. La plainte est aussi une plainte pour harcèlement et entrave à ma mission d'élue ce pourquoi j'étais encore aujourd'hui à la Brigade Financière (BRDP).

Choquée, traumatisée, trahie, trompée, manipulée… J'ai définitivement compris que j'avais été mise en risque à mon insu.

On me reproche d'avoir été naïve. Mais dès que j'ai compris, j'ai dénoncé avec confiance et avec conscience. Jamais je n'aurais pensé être abandonnée pendant toutes ces années.

Etant donné ce que j'ai vécu depuis, je me définis aujourd'hui comme une RESISTANTE. Un véritable cauchemar. Ma vie a été emportée. Le prix à payer, ça se résume ainsi :

1 - harcelée par le management
2 – de facto placardisée,
3 - discriminée (bonus / salaires / promotions)
4 – rétrogradée
J'en ai fait une dépression début 2009
5 – Premier essai de licenciement (PSE en 2009 )
6 - Subalterne d'une fille qui avait pris mon job (parents clients à Genève)
7 – Instruction aux collaborateurs de ne pas vous approcher sinon retorsion : isolée
8 - memo de la direction à tous les collaborateurs expliquant que je n'avais jamais posé ces questions en réunion et m'isolant des autres élus, terrorisés ou apparatchiks au pouvoir
9 - plainte en diffamation en 2010 (pour me baillôner)
10 – Fin 2011, M. Peillon m'informe que je suis suivie et écoutée par les services de la DCRI…
11 - licenciement début 2012 (OUF…), sauf qu'à cette époque je suis à moitié morte et que je vais mettre des mois à revenir dans la vie
12 – Sauf que, je pensais rebondir … mais la banque fait tout ce qu'elle peut pour me discréditer dans les media.
13 – Impossible de retrouver du travail. On me répond : 'vous faites peur'
14 - J'aide les fonctionnaires à remplir leurs objectifs à partir de 2011 mais l'état français pour l'instant ne me reconnaît pas.
15 – Je suis, une deuxième fois , poursuivie en diffamation ; cette fois pour le livre que j’ai publié au Cherche Midi. Nouvelle pression. Et pour cela, je serai mise en examen – les journalistes connaissent bien cette procédure.
16 – J'ai ouï dire qu'UBS ne serait pas étrangère au fait que je ne fasse pas de plateaux TV après la sortie de mon livre - et vous savez qu'on est médiatisé à grande échelle uniquement par cet intermédiaire…
 17 – Et aujourd'hui, en février 2015, UBS demande à chaque media un droit de réponse dès que je donne une interview. Et Canal Plus la semaine dernière : appel de la banque le lendemain de l'invitation d'Antoine de Caunes sur le plateau du Grand Journal.

Dans mon histoire, j'ai été seule, tellement seule. Et je ne savais pas vers qui me tourner.

Mais j’ai aussi eu une chance incroyable, celle d’être soutenue par des journalistes qui ont fait leur travail d'enquête et qui ont véritablement aidé à ce que l'affaire UBS devienne publique et que la justice soit saisie.

Malheureusement, les lanceurs d'alerte ne sont pas assez protégés, c'est le triste constat que l'on puisse faire. En revanche, on se doit d'être positif et constructif.

La vraie bonne nouvelle de fin janvier a été le retrait de la loi Macron sur le secret des affaires. Ca a confirmé que :

1) l'Union fait la force (journalistes, associations, syndicats, citoyens…)

2) il faut être dans l'action pour être entendu.

C'est exactement dans cet esprit que nous avons créé l’Association PILA :

Il nous est apparu important de réunir, de partager l'information pour protéger les citoyens afin de lutter contre cette opacité qui permet l'injustice, la corruption et l’impunité.

Nous nous devons nous réunir parce que les combats solitaires, aussi courageux soient-ils, ne permettent pas de changer quoi que ce soit à la corruption, l'impunité et la perversité du système.


Nous avons compris qu'il faut mutualiser les efforts, les compétences et les expertises de chacun : parce que la complémentarité garantit le succès rapide de l’action.

L'impunité étant le meilleur ami de l'oubli, il faut donc graver dans le marbre la démarche des lanceurs d'alerte. Notre volonté est donc d'accompagner le lanceur d'alerte dès l'instant où il se pose une question et de garder une trace qq part dans un système grâce à des hotlines externes.

Il n'y a pas que les autorités institutionnelles qui ont un rôle à jouer et nous, chez PILA, nous militons pour plus de transparence avec l'humain, les citoyens au centre 1) Audit civil avec les associations 2) Hotlines externes avec associations & syndicats

Les lanceurs d'alerte agissent dans l'intérêt général. Ils croient en l'exemplarité et en la responsabilité.

Nombreux sont les citoyens ordinaires qui vivent dans l’ombre tétanisés. Ceux qui prendront la parole après moi le savent. Ils savent qu'ils sont / seront réprimandés pour avoir choisi de parler, s’élever contre l’Opacité, la corruption et l’Injustice.

Conclusion :
Le fait de dire non à UBS m'a coûté sept années de vie, de nos vies puisque mes enfants ont été emportés dans ce véritable cauchemar. Il aurait été plus facile de fermer les yeux et de me taire. J'ai tellement entendu dans la banque « je prends un chèque et je me casse ». Moi, j'ai toujours été différente, je n'ai jamais eu cette mentalité. Ceux qui prennent un chèque et se cassent, ce sont ceux qui nous font passer pour des traitres, des délateurs. C'est le monde à l'envers.
Et briser la « loi du silence », ça coûte très cher :
Le préjudice sur nos vies est énorme. Je subis une triple peine pour avoir dénoncé :
- les neuro-psychiatres qui m'ont expertisée estiment qu'avec ce que j'ai subi je ne devrais plus être en vie aujourd'hui. Il fallait m'éliminer parce que j'en savais beaucoup trop.
- Je suis sortie du marché de l'emploi « je fais peur d'être honnète »
- alors qu'en parallèle j'ai aidé des fonctionnaires d'état à remplir leur mission et à ré-enrichir le pays (Bercy : 19 milliards depuis 3 années et Hervé me disait 30 milliards sur les 3 années à venir).
Etre privée de mon emploi, de ma santé, aider l'état français, c'est le prix à payer pour avoir défendu les valeurs de la République. Face à ça, je suis juste une ligne provisionnée sur un plan comptable UBS. 1,1 milliards €, 10 millions € face à ma vie.
Cela dit, étant avec à vous ce soir, je répète que les choses ne bougeront que si nous sommes unis. A la soirée Anticor où nous avons reçu le prix éthique & la petite Marianne, Elise Lucet déclarait : « On se tient chaud ». Je confirme pour l'avoir vécu avec l'audit interne de la banque : dès que nous nous sommes rencontrés, nous avons pu avancer plus vite. Et tout à l'heure, je vous parlais du but de PILA : Réunir pour Agir.

Dans ce parcours de 7 années, j'ai fait le tour de toute sorte de tribunaux et d'institutions : inspection du travail, ministère du travail, tribunal administratif, tribunal des prudhommes, tribunal de police, brigade financière, douanes judiciaires et d'autres encore…

J'ai surtout pris conscience du degré de collusion entre le milieu politique et la direction de ma banque en Suisse. Etant donné l'acharnement que j'ai subi, étant donné aussi la culture du mensonge à laquelle j'ai été confrontée, je me suis surtout posé la question de savoir « A qui profite le crime » ?


Et j'ai eu une réponse :
L'année dernière à l'Assemblée Nationale j'écoutais avec intérêt Jean-Baptiste Carpentier, le patron de Tracfin déclarer qu'en 1998 – 1999, instruction a été donnée au plus haut niveau de l’État de ne s'occuper que de la délinquance de rue… vous comprendrez : oublions la grande déliquance financière. Et vous ferez bien évidemment le lien avec ce fameux « Secret Bancaire ».
Mon collègue Brad Birkenfeld a rencontré le juge français la semaine dernière à Paris et a déclaré à la presse que l'affaire est le « plus grand scandale fiscal de l'histoire ». Et je ne vous ferai pas de parallèle avec l'affaire HSBC voire Luxleaks.


Est-il utile de rappeler que cette criminalité en col blanc s'en sort bien ?
Par exemple, UBS a « balancé » le nom de 4.450 clients américains qui fraudaient l'IRS et la personne en charge de cette basse besogne est aujourd'hui le patron de la FINMA en Suisse.
Ces pratiques déviantes des élites économiques et financières, ces élites qui fixent les règles pour les simples citoyens alors que si elles sont concernées, leur rapport aux règles devient différent. On entend alors les termes que j'ai régulièrement entendu chez UBS, termes de « souplesse, d'adaptabilité, de négociation ».


Dans ce cadre, on peut se poser la question de savoir pourquoi il est plus important de protéger les informations que de protéger la vie des êtres humains.
Pourquoi ceux qui n'ont jamais connu ce que nous vivons, ce par quoi nous passons, peuvent-ils oser en permanence juger le bienfondé de nos démarches ? Pourquoi cela pose t'il un réel problème de dire la vérité et d'être honnête ?


On nous explique aussi (encore à l'Assemblée Nationale) que ce n'est pas la mentalité en France de rémunérer ou rétribuer ceux qui appliquent les valeurs de la République. On ne parle pas de rémunération, mais de dédommagement.


Quand on rend service à la nation comme je l'ai fait, la moindre des choses serait d'être protégé, d'être reconnu, d'être soutenu et non pas se retrouver face à la justice pénale en permanence pour avoir une fois de plus à prouver que ce que l'on dit est vrai alors que l'on est innocent.


Comme vous le savez, la justice américaine est accusatoire, c'est à l'accusé de prouver qu'il est innocent. Le dossier UBS a pris une année. Ici en France, notre justice est inquisitoire et par là même les honnêtes gens sont traités comme des coupables. Le dossier UBS dure depuis 7 ans pour moi.
Dans le pays des droits de l'homme où tout le monde a manifesté pour la liberté d'expression en début d'année, il semble obligatoire qu'une seule loi protège les LA qui détiennent des informations d'intérêt public.


Que les hommes politiques de la salle nous aident à être reconnus dans notre intégrité. Que nous n'ayons pas à nous défendre comme si nous étions des Ennemis Publics Numéro 1.
Jeudi matin, dans deux jours, mon jugement prudhommal sera rendu public. Me Bourdon lors de sa plaidoirie avait déclaré que «je n'ai pas confondu la loyauté envers mon employeur et la servilité ».


Au-delà du simple jugement collaborateur / employeur, ce jugement sera pour vous tous un signe d'encouragement des directions que prend la justice de notre République. Ou pas.