Menu

Pour un Grenelle des Qualifications

Conclusion de Marie-José Kotlicki, secrétaire Générale de L’Ugict-Cgt au rencontres d'Options sur l'emploi et le travail des jeunes diplômés.

mercredi, 02 mai 2012 | Décryptages
Imprimer

La lettre .info

En écho à ces tables rondes, il est urgent d’engager une véritable politique et des mesures concrètes vis-à-vis de la jeunesse et des jeunes diplômés avec des actions ciblées. Il importe de sortir des mesures récurrentes aussi couteuses qu’inefficaces qui ont concouru à installer la précarité parmi la jeunesse et de sortir de ces choix paradoxaux, qui non seulement pénalisent lourdement la jeunesse, mais nuisent aussi à l’avenir du pays. En effet, alors que la France est le pays qui présente le plus fort taux de natalité d’Europe et qui va compter le plus de jeunes, c’est aussi le pays qui les maltraite le plus. La France connaît un taux de chômage des jeunes de 15 à 25 ans, parmi les plus élevés des pays industrialisés.

À force de contracter la masse salariale, de diminuer le prix du travail, de structurer la précarité (en multipliant les stages et les petits boulots), notre pays a une triste et inquiétante spécificité, celle d’être confronté à un problème récurrent sur l’ensemble de la chaine de l’emploi qualifié. D’une part, la perte d’attractivité des jeunes diplômés à travers l’exode des «hauts potentiels» à l’étranger (dont des jeunes chercheurs), le manque d’appétence pour les métiers spécifiques (sous rémunérés par rapport à l’activité financière et commerciale), le zapping des jeunes diplômés inter entreprises et la démobilisation vis-à-vis de la finalité de l’entreprise, constituent un véritable manque à gagner dans l’évolution, l’enrichissement et la réactualisation des qualifications dont les entreprises ont besoin. D’autre part, l’incapacité volontaire des entreprise à garder les seniors, entraîne une perte de transmission de savoir-faire et d’expérience.

La Jeunesse doit sortir du sas de précarité

Contrairement aux pays industrialisés, la France est un pays où les jeunes diplômés ne seraient pas assez vieux pour un emploi stable et les «vieux» pas assez jeunes pour qu’on pérennise leurs emplois. Si on ajoute que l’on devient senior de plus en plus jeune, 41 ans dans certaines filières de métiers (Bureaux d’études, informatique), nous sommes face à un lourd handicap social et économique. Il est donc grand temps d’inverser la donne, de faire d’autres choix. En sacrifiant sa jeunesse, la France joue contre ses atouts.

L’OCDE évalue un taux de scolarisation des 20-24 ans plus élevé en France que dans les pays de l’Union Européenne: 43,3%. Parmi les 700000 jeunes achevant leurs études, chaque année, 60% sont diplômés Bac et au-delà, dont 42 % de l’enseignement supérieur. Malgré les freins du remplacement des départs en retraite, ce constat signifie qu’en dix ans plus du tiers du salariat sera renouvelé et plus de 50 % en sept ans dans certaines filières (eau, énergie, informatique). On assistera donc à une profonde mutation du salariat et le sort que l’on réserve à la jeunesse marquera profondément le sort du monde du travail.

Le Medef est très conscient de la masse que représente la jeunesse dans le salariat (dans un futur proche) et de l’élévation de la part du travail qualifié, Il accentue la pression à la baisse du prix du travail ainsi que la casse de repères et des garanties collectives pour cette génération. Il structure ainsi un processus de paupérisation et de déclassement durable de la jeunesse pour mieux flexibiliser la variable d’ajustement que constituent les salariés. L’attaque sur la reconnaissance et le paiement des qualifications est sans précédent. Un décrochage systématique est apparu, aujourd’hui, entre le niveau de diplôme et le salaire à l’embauche, élément de dumping social parmi les Ict,

En outre, la multiplication des stages (+50% de stagiaires en quatre ans), deux millions de stagiaires -à qui on fait l’annonce d’une gratification moyenne de 436 euros pour 35 heures hebdomadaires de travail constitue un «stock» de 100000 emplois camouflés. Il convient d’ajouter à cela le déclassement dans l’emploi, puisque 35 % de stagiaires de l’enseignement supérieur (Bac +3 et plus) sont recrutés par la suite à des postes d’employés et 46 % des femmes jeunes diplômées. On place ainsi sciemment la génération actuelle des jeunes diplômés dans un sas de précarité des qualifications et de l’emploi durable. Durable, quand on sait que le salaire d’embauche et la nature du premier contrat de travail déterminent l’ensemble du parcours professionnel. Pourtant, la précarité est loin d’être une fatalité. Y remédier suppose tout d’abord l’arrêt de la stigmatisation de la jeunesse, qui occulte sa réalité d’aujourd’hui, pour ne pas entendre ses aspirations.

Ce questionnement nous a conduits à travailler avec Michel Vakaloulis sur la question de l’engagement de la jeunesse. Il est faux de circonscrire la vision de la jeunesse diplômée à des individualistes désengagés du collectif. Il ne faut pas confondre -volontairement ou non- individualisme et recherche d’expression de son individualité. Oui, la jeunesse d’aujourd’hui conjugue différemment l’individu et le collectif. L’élévation générale des qualifications a accru la volonté de dire son mot, de maîtriser son travail, de réussir autant sa vie professionnelle que privée et questionne sur le nouveau contenu du rapport de l’individu au collectif, de son autonomie dans une communauté de travail, du contenu, du sens de son travail, de sa reconnaissance par autrui et de son utilité sociale.

Ainsi, comme le démontre le Baromètre IFOP : 54 % disent qu’ils pourraient soutenir une cause associative, 13% militer dans un syndicat, 11 % militer dans un parti politique. 80 % restent très motivés par leur travail, quand 3 % se sentent impliqués dans leur entreprise.

Un autre rapport au Collectif

La jeunesse exprime aussi un autre rapport au temps qui recrée un équilibre, entre temps de vie au travail et vie privée, un autre rapport au travail, le travail émancipateur avec un engagement prégnant dans le travail, articulant l’utilité et la finalité du travail. Ils affirment aussi un autre rapport au collectif, où il ne s’agit pas de penser à soi (comme les individualistes), ni se couler dans le moule (le collectif globalement) d’une pensée façonnante, dominante, mais de penser par soi-même et déterminer par soi même la place dans le collectif.

C’est notre analyse dans les contacts que nous avons avec la jeunesse et les études que nous avons réalisées. A partir de cette réalité et en prenant appui sur ses aspirations, nous proposons de changer le paradigme de l’emploi de la jeunesse. Il faut agir tout d’abord au niveau de la puissance publique, en engageant une grande bataille pour obtenir une loi cadre sur 10 mesures phares, qui s’inscrirait dans la sécurisation des parcours professionnels. Nous voulons mener cette grande bataille avec tous les acteurs qui y sont prêts, notamment avec l’Unef. Nous pensons que dans cette période électorale, où la jeunesse apparaît en petits pointillés et grands effets de manches, il est souhaitable d’interpeller les candidats sur ces 10 mesures.

Sans détailler, il s’agit de permettre aux jeunes diplômés de construire leurs parcours professionnels en les protégeant, avec des aides spécifiques pour l’accès à l’emploi, avec la prise en compte des années d’études pour le calcul de la retraite. Autre aspect pour protéger les étudiants salariés, nous voulons faire reconnaitre un statut de l’étudiant pour qu’il puisse, notamment pour ceux qui exercent un petit boulot, se donner le temps de réviser et d’assister à leurs examens. Nous voulons stabiliser leur situation et donc sécuriser les parcours professionnels, en réglementant les stages et faire en sorte que l’apprentissage débouche sur un emploi stable. Nous voulons aussi stimuler réellement les créations d’emplois en modulant l’imposition des entreprises en fonction de leur politique de recrutement. L’état doit lui-même se mettre en conformité avec la loi en titularisant les précaires dans la fonction publique, et en offrant des emplois par le remplacement des départs en retraite.

Pour un Grenelle des qualifications

Nous voulons que soient reconnus, les parcours professionnels et c’est pour cela que nous demandons la tenue d’un grenelle sur les qualifications sur la base d’un minimum interprofessionnel défini par la loi au niveau du LMD. Ce serait, pour nous, un point d’appui central pour la reconnaissance du LMD dans les conventions collectives. Enfin, nous voulons l’obligation, par loi, de conclure des négociations sur les discriminations, avec un bilan et un suivi dans chaque entreprise. Mais interpeller la puissance publique, n’est pas suffisant.

Nous voulons agir aussi au niveau de l’entreprise en permettant l’épanouissement au travail des jeunes diplômés. Un objectif qui passe par le triptyque suivant: la reconnaissance et le paiement de la qualification, l’utilité et la qualité du travail réalisé et la maitrise de son travail au travers de l’équilibre temps professionnel, vie privée et l’exercice de son rôle contributif. Nous proposerons aux entreprises, qui le souhaiteront, de créer un «baromètre» de la situation au travail des jeunes diplômés, un tableau de bord de suivi avec les organisations syndicales qui l’accepteront et les directions d’entreprises. Il permettra de suivre l’adéquation entre le diplôme et le salaire d’embauche, ainsi que la lutte contre la discrimination et l’évolution des charges de travail. Il sera mis en perspective avec la gPEC.

En ce qui concerne les entretiens d’évaluation, l’évaluation du travail et du contenu du travail, les jeunes diplômés devront être pris en compte dans les effectifs permanents notamment les jeunes stagiaires. Nous sommes pour un bilan annuel des stages et nous le demanderons dans toutes les entreprises. Nous sommes favorables à un encadrement des stages et nous voulons y regarder de très près, pour pouvoir intervenir, quant à l’acceptation des stages dans les cursus scolaires, l’accès aux droits des salariés, cantine, parking, un salaire minimum entre 60 et 80% du Smic et l’intervention sur les conditions de travail des stagiaires et notamment sur la question du tutorat.

Nous voulons regarder la question des stagiaires en fonction du niveau de l’emploi. Nous voudrons examiner le type de tâches et les missions qui leur sont confiées, le nombre de stagiaires par rapport à l’effectif global et le suivi des embauches des stagiaires. Nous voulons aussi un bilan et un suivi de l’alternance. Tout ceci pourrait constituer nos axes d’intervention interprofessionnels vis-à-vis de nos jeunes diplômés, avec d’autres partenaires de la jeunesse et dont on pourrait vérifier ensemble les obstacles et les avancées et rendre publique notre démarche. Notre objectif est la prise en compte de toute la jeunesse, et,en ce qui nous concerne, en tant qu’Ugict-Cgt, la jeunesse diplômée et éviter qu’à travers de promesses électorales plus ou moins floues, la question de la jeunesse passe à la trappe.

Dans le meeting du Zénith du 31 janvier, dernier sur les retraites, un slogan affirmait: «Ne rien lâcher» et c’est pour cela que nous vous invitons déjà à deux prochaines initiatives. Dès le 12 juin nous serons présents au Salon de l’emploi, à Paris, pour la jeunesse et nous recueillerons les CV de jeunes diplômés, pour faire connaitre et porter auprès des élus, des médias, des chefs d’entreprises, la très grande richesse des qualifications de notre jeunesse et le très grand gâchis qui en résulterait si on ne relançait pas une politique de l’emploi stable et qualifié, levier d’une efficience économique globale sociale environnementale et durable des entreprises. Nous ne lâcherons pas les nouveaux élus, auxquels nous donnerons rendez-vous le 2 juillet pour porter d’autres revendications sur les jeunes diplômés et en particulier l’exigence de cette loi cadre.