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L'économie collaborative : un modèle à construire

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L'économie collaborative : un modèle à construire

L’économie collaborative a les couleurs de l’auberge espagnole. Opportunité pour construire un nouveau cycle de progrès, nouvelle étape du capitalisme et pourvoyeur d’une société low cost et financiarisée… En fait, elle ne sera que ce que nous en ferons. Premières réflexions, qui n’ont pas vocation à être exhaustives, mais à  ouvrir le débat.

Depuis le lancement de la campagne pour le droit à la déconnexion et la réduction du temps de travail, l’Ugict-CGT affirme : « le sens des transformations induites par le numérique dépendra du rapport de forces entre le capital et le travail ». Laissée au seul capital, la révolution numérique peut se traduire, à très court terme, par l’émergence d’une économie du low cost avec la suppression de millions d’emplois, notamment intermédiaires. Mais le numérique, parce qu’il fonctionne sur le mode de l’horizontalité, le partage d’informations, la collaboration et la désintermédiation peut aussi permettre d’ouvrir un nouveau cycle de progrès social, environnemental et économique. Possibilité de construire une société, post-capitaliste pour certains, mutation du capitalisme permettant de renforcer les logiques low cost et la financiarisation pour d’autres, l’« économie collaborative » reste à définir.

économie collaborative, de quoi parle-t-on ?

Économie collaborative, le mot est à la mode. Wikipédia – qui connaît bien le sujet, étant un exemple d’économie collaborative – la définit comme « une activité humaine qui vise à produire de la valeur en commun et qui s’appuie sur une organisation plus horizontale que verticale, la mutualisation des biens, des espaces et des outils (l’usage plutôt que la possession), l’organisation des citoyens en « réseau» ou en communautés et généralement l’intermédiation par des plateformes internet ».

L’économie collaborative privilégie l’usage sur la propriété et repose sur la mutualisation des ressources possédées par chacun et sur l’optimisation des usages. Avec les plateformes internet qui permettent aux individus d’entrer en relation et de s’auto-organiser en fonction de leurs intérêts et de leurs besoins, le numérique permet d’élargir considérablement des pratiques de partage anciennes comme le covoiturage et la colocation. Chaque jour, de nouveaux exemples de consommation collaborative se créent. Elles ont en commun de permettre une limitation des coûts, mais génèrent aussi une plus-value environnementale et/ou sociale :

  • Partage d’un bien, comme l’autopartage, qui permet d’optimiser l’utilisation d’une voiture (une voiture reste à l’arrêt plus de 90 % du temps), et ainsi de limiter les nuisances liées aux besoins de stationnement.
  • Échange d’un bien ou d’un service, comme les pratiques de « couchsurfing » qui permettent d’échanger des possibilités d’hébergement, de démocratiser les voyages et surtout de développer le lien social en découvrant un pays ou une région en partageant la vie quotidienne de ses habitants.
  • Relation directe du producteur au consommateur, avec par exemple le développement des AMAP (Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne), qui permettent de contourner les réseaux de grande distribution et d’assurer ainsi un prix « équitable » au producteur, de favoriser les circuits courts, tout en assurant la qualité du produit et sa traçabilité pour le consommateur. Développées à grande échelle grâce au numérique, les AMAP pourraient offrir la possibilité à l’agriculture de sortir de l’impasse du productivisme.

Le bouleversement des paradigmes

L’économie collaborative c’est également le développement de modes de vie collaboratifs, de la colocation, de l’habitat collectif, mais aussi du « coworking », avec des espaces de travail permettant à des travailleurs dits indépendants de partager un lieu de travail. L’économie collaborative offre aussi la possibilité de contourner les banques et de mettre en place des outils de financements participatifs, avec par exemple le « crowdfunding » (qui pourrait par exemple permettre de créer des caisses de grèves lors de conflits), le prêt d’argent de pair à pair ou encore la possibilité de développer des monnaies alternatives. Enfin, le numérique offre la possibilité de révolutionner les modes de production avec un travail horizontal reposant sur la coopération. D’abord avec une production numérique dont Linux est l’exemple - le logiciel libre est sans cesse amélioré et développé par ses utilisateurs – maintenant avec une production matérielle avec les imprimantes 3D qui permettent d’« imprimer » des objets. Les possibilités de développement sont gigantesques, pour les particuliers comme pour les industriels, avec pour conséquence de rouvrir des possibilités de relocalisation et d’autosuffisance.

L’économie collaborative peut offrir une réponse au défi environnemental et à la raréfaction des ressources en ouvrant sur un autre mode de croissance avec une définition des richesses non plus centrée sur leur valeur matérielle, mais sur leur valeur d’usage. En matière énergétique, le numérique et les réseaux intelligents, associés au développement des énergies renouvelables, peuvent permettre de rompre avec l’hypercentralisation des richesses et des pouvoirs générés par les énergies fossiles, et ouvrir la voie à d’avantage d’autonomie des territoires.

Cependant, la financiarisation de nombreuses platesformes qualifiées d’économie collaborative démontre la fragilité du concept. Soit une définition normative est adoptée rapidement, soit il faudra abandonner le terme.

Protéger l’économie collaborative de la finance

L’économie collaborative, un outil pour sortir des impasses du capitalisme financiarisé et construire de nouvelles utopies ? Oui sauf que nous sommes justement dans une économie capitaliste et que le propre du capitalisme est de s’adapter et de récupérer les innovations. Nombre de modèles d’économie collaborative se financiarisent. C’est le cas de BlaBlaCar, le leader du covoiturage, racheté par des fonds et valorisé à 1,4 milliard d’euros, alors qu’il emploie à peine 200 salariés. BlablaCar fait désormais payer son service, et représente une sérieuse concurrence pour le transport ferroviaire, en contradiction avec les enjeux environnementaux.

Ces différents exemples ne relèvent pas (ou plus) de l’économie collaborative, et devraient plus justement être désignés comme le capitalisme de plateforme.

L’économie du partage, si elle n’est pas utilisée dans une finalité de progrès social et environnemental peut ainsi être récupérée au service du modèle low cost. Il faut donc définir d’abord l’économie collaborative par sa finalité et la lier à un moyen de répartition des richesses pour empêcher les logiques de captation des GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple).

Le mouvement ouvrier a inventé le modèle coopératif, n’est-ce pas la définition qui convient à l’économie collaborative, avec l’obligation de d’investir l’ensemble des profits, d’avoir une gestion démocratique associant les salariés, en leur garantissant d’être les propriétaires majoritaires de l’entreprise ? Le fonctionnement adopté par Wikipédia s’inscrit dans ces principes adaptés au modèle numérique, c’est-à-dire accordant une place aux contributeurs non salariés.

Un principe : les communs

L’économie collaborative permet un retour des « communs », ressources autour desquels il y un accès et des droits d’usages et d’exploitation partagés par une communauté. Les communs, champs, lacs, fours… de l’époque médiévale, ont progressivement été accaparés par la logique de propriété privée du capitalisme. Ils font leur retour sous la forme de données informationnelles, comme Wikipédia, des logiciels libres, de plans interactifs, ce qui peut permettre de rompre avec l’idéologie propriétaire et la marchandisation du monde. Il convient de protéger ces communs de la marchandisation, en développant des modèles de financement taxant les utilisations qui génèrent de la valeur. Google par exemple est le premier acteur à profiter des ressources de Wikipédia, tout en accaparant la valeur créée. Imposer un système de redistribution de la valeur des sites de recherche vers les sites de contenus gratuits (presse, musique, plateformes collaboratives...) permettrait de pérenniser les communs.

L’économie des données bouleverse les modes de création et de répartition de valeur : aux états-Unis, le principal chiffre d’affaires d’Uber ne vient pas de ses courses, mais des données sur les déplacements urbains qu’il revend aux puissances publiques. Les données publiques (Météo France, IGN...) ouvertes généreusement permettent à la finance de dégager des taux de rentabilité à 2 chiffres, alors que ces mêmes services publics sont asphyxiés par des plans d’austérité.

L’utilisation à des fins commerciales de données publiques doit être rémunérée. Les données d’intérêt général, qu’elles soient issues de la recherche publique ou privée, doivent être ouvertes pour garantir l’accès à la culture, à la connaissance et ne pas retarder les progrès de la recherche, contrairement à ce que prévoit la directive secret des affaires. Au lieu de faire un partenariat avec Microsoft, l’éducation nationale ferait mieux de développer une formation à l’utilisation de Linux !

Une fiscalité adaptée aux nouveaux modes de création de valeur

L’économie numérique possède 4 caractéristiques : la non localisation des activités, le rôle central des plateformes, l’importance des effets réseaux et l’exploitation des données.

Une règlementation européenne est nécessaire pour mettre à disposition des autorités fiscales les données pertinentes permettant d’évaluer et de taxer la valeur créée. La création de valeur des sociétés numériques (locales, nationales ou internationales) se fait surtout à partir de l’exploitation des données recueillies auprès des utilisateurs. Pour établir le niveau de fiscalité, cette valeur peut être estimée à partir du nombre d’utilisateurs, du volume de données collectées et des dépenses publicitaires des annonceurs.

Le numérique révolutionne les chaînes de valeur en les déplaçant de la production vers le service clé en main et en captant la valeur issue du travail du consommateur. Le perfectionnement des interfaces humain-machine a permis d’externaliser vers le consommateur le travail de front office (achat de billet SNCF, péage, réservation hôtel, etc). Ainsi, les géants du web, les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple) ont un chiffre d’affaires supérieur à celui des constructeurs d’automobiles américains qui emploient 100 fois plus de salariés... Ceci cumulé à la mobilité du capital, leur permet d’échapper quasiment à toute fiscalité.

Il convient de revoir en profondeur la fiscalité, pour imposer le paiement d’impôts sur le lieu de création de richesses, et pour s’adapter à ces capitalisations boursières sans investissements ni salariés. Les propositions de réforme de la fiscalité des entreprises portées par la CGT trouvent toute leur pertinence : alors qu’aujourd’hui, plus l’entreprise est importante, moins le pourcentage d’impôt sur les sociétés est élevé (du fait des systèmes d’« optimisation fiscale »), il faut inverser ce principe. Il faut aussi que le montant d’impôt sur les sociétés soit modulé notamment en fonction du montant de la masse salariale dans la valeur ajoutée.

Quant à la fiscalité des particuliers, il est logique de soumettre à impôt les revenus générés par l’économie collaborative, par exemple à partir du moment où l’on dépasse le simple remboursement des frais engagés.

Quel statut pour les contributeurs indépendants ?

Le niveau de chômage et la précarité de l’emploi (82 % des offres d’emplois sont des CDD), auquel s’ajoute un management dans les entreprises qui fait fi de la reconnaissance et du sens du travail, incitent les travailleurs à se tourner vers les nouvelles formes d’emplois. Le numérique, permet d’augmenter le recours à des travailleurs dits indépendants. à l’image des guides low cost qui apparaissent dans le tourisme comme des chauffeurs d’Uber, ne bénéficiant d’aucun droits ni couverture sociale, où des ingénieurs et cadres, poussés vers la sortie avec une rupture conventionnelle, qui continuent ensuite à travailler pour la même entreprise comme auto-entrepreneurs. Sauf qu’à y regarder de plus près, ils ne sont pas du tout indépendants : en relation de subordination économique, surtout lorsqu’ils n’ont qu’un donneur d’ordre, ils sont souvent soumis à des directives et à un contrôle tatillon par leur plateforme, ce qui constitue un lien de subordination. Ce constat a conduit le syndicat américain AFL-CIO, avec de nombreux travailleurs d’Uber à mener des actions de groupe et à réussir à ce que les contrats des chauffeurs et de personnel de service à la personne soient requalifiés en contrats de travail. Ainsi, de nombreux travailleurs dits indépendants devraient être salariés.

Plus largement, associé à l’économie des données et aux nouveaux modes de création de valeur, la révolution numérique bouleverse la notion même de travail : alors que mes données personnelles, mon utilisation d’internet génère de la valeur, quelle doit en être la rétribution ?

Les grandes plateformes ont un fonctionnement qui repose sur un très petit nombre de salariés, associé à une masse d’utilisateurs qui génèrent la valeur. La lutte contre la captation de la valeur et l’asphyxie de notre modèle de protection sociale passe par la mise en place d’un salaire universel, associé à une protection et à des droits quel que soit le statut du travailleur.

À court terme et dans le cadre du Nouveau Statut du Travail Salarié porté par la CGT, il s’agit de faire converger les droits des travailleurs dits indépendants vers ceux des salariés. Garantir à ces travailleurs une protection sociale, en matière d’accident du travail, de maladie, de chômage, un accès à la formation professionnelle... assurer le droit à une communauté de travail, (par exemple en facilitant l’affiliation obligatoire à une coopérative d’activité ?).

Si le monde du travail ne réussit pas très rapidement à imposer des régulations et règlementation, la révolution numérique se traduira par la fin des modèles sociaux gagnés par les luttes sociales du 19ème et 20ème siècle, et par une nouvelle phase de financiarisation du capitalisme.

Permettre au monde du travail de peser sur ces mutations, c’est l’objectif de l’Ugict-CGT.

Publié le vendredi, 29 janvier 2016 dans Cadres Infos numéro 724à télécharger ici en .pdf