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Les jeunes ressemblent plus à leur génération qu’à leurs pères

Livres

Qui sont les jeunes? Qui sont les vieux? Il faut discuter toutes les affirmations et les idées reçues. La rencontre entre Hervé Sérieyx acteur du monde socio-économique et associatif et du chercheur Michel Vakaloulis ne pouvait que nous conforter dans cette démarche. « On ressemble plus à sa génération qu’a son père » disent les Chinois. L’engagement de jeunesse n’est pas celle de la génération précédente, ni même de celle d’après guerre, il est autre et pas moins valide.

vendredi, 31 mai 2013 | Cadres Infos numéro 702à télécharger ici en .pdf
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La lettre .info

Les livres :
« Générations placard, générations espoir ». Hervé Sérieyx-Dominique Thierry. Editions Maxima. 2013. 190 pages. 24,50 €
« Précarisés, pas démotivés ? Les jeunes, le travail et l’engagement » Michel Vakaloulis. Editions de l’Atelier. Janvier 2013. 142 pages. 16 € (disponible à l'UGICT).
Les auteurs :
Hervé Sérieyx, ancien délégué ministériel à l’insertion des jeunes. Dominique Thierry, ancien Délégué général de Développement et emploi, co-créateur et Vice-président de France Bénévolt.
Michel Vakaloulis, philosophe et sociologue, maître de conférences à l’université Paris VIII, spécialiste de l’action collective et de l’analyse des relations professionnelles. Il collabore avec l’UGICT depuis plusieurs années notamment sur la question de l’engagement et de l’emploi des jeunes.

 

Hervé Sérieyx ouvre cette soirée débat par un exposé du contenu du livre « Générations placard, génération espoir ». La genèse du livre vient de sa rencontre avec Dominique Thierry, tous deux acteurs engagés dans le monde socio-économique et la vie associative respectivement Vice-président et Président de l’association France bénévolat. «Pour ma part, je suis aussi parrain d’une mission locale où je reçois des bac + 5, avant il s’agissait des jeunes en difficulté. France bénévolat est une association qui fédère 5 500 associations dont les plus gros réseaux sont la Croix rouge, les Resto du cœur, Emmaüs, le Secours catholique etc. Elle vise à promouvoir le bénévolat, à mettre en rapport les associations et les bénévoles, à valoriser les bénévoles et rationaliser l’ensemble ». En effet, le monde associatif est riche de 18 millions de bénévoles dont 11 dans le monde associatif et plus 1,2 million d’associations rassemblent 1800000 salariés.


«Dans cet ouvrage nous expliquons notre travail intergénérationnel, dans une société qui bloque les jeunes et vide les vieux ». Hervé Sérieyx constate qu’aujourd’hui les entreprises sont conduites par une majorité de 30-50 ans qui exigent des vieux de 45 ans des bilans. Une politique qui agit comme une ghettoïsation. Et de citer Pierre Rosenvalon: une «société mille-feuilles, une addition d’espaces repliés sur eux- mêmes». «Au Québec, mon deuxième pays, 55 ans est le début d’une maturité assumée, il y a un continuum. Dans l’entreprise, les collectivités territoriales, on continue à travailler. En France, il faut attendre 57 ans pour être Président de la République et à 45 ans on ne peut plus être directeur de marketing. Dans le livre nous avons essayé de comprendre comment fonctionnait la centrifugeuse».


DÉPASSER LES CLICHÉS GÉNÉRATIONNELS POUR TRANSMETTRE

Il explique qu’une très grande société pétrolière française lui a demandé d’organiser des séminaires de « réarmement moral » pour des cadres de 50-55 ans. « Les gens à 50 ans essaient de trouver un système pas trop pénalisant pour partir. Ce qui était une facilité économique est devenu un tropisme sociétal» affirme Hervé Sérieyx.


Pour lui les conséquences se révèlent désastreuses et toutes les transmissions s’estompent.
L’évolution des cultures y tient aussi un rôle déterminant avec des jeunes qui fonctionnent en réseaux et des seniors qui subissent la placardisation renforçant encore l’effacement de la transmission.


«Quels enseignements en tirent les associations? Les jeunes et les vieux peuvent-ils vivre ensemble ? N’y a-t-il pas de fausses interactions comme dans les maisons de retraite où des jeunes musiciens rôdent leurs spectacle, et où il n’y a aucun échange entre les jeunes et les vieux?» interroge-t-il.


A l’opposé, dans les missions locales des jeunes, le parrainage des jeunes par les seniors percute les représentations mentales stéréotypées réciproques. Les plus âgés mettent à la disposition des plus jeunes leurs réseaux et leurs savoir-vivre en société.


Certaines associations collaborent avec les collectivités territoriales en mutualisant les locaux et en favorisant le reflexe intergénérationnel. Ainsi, dans le XIe arrondissement de Paris, la construction d’immeuble intergénérationnel permet les échanges comme la familiarisation à l’ordinateur des «vieux» contre l’apprentissage à la lecture rapide pour les jeunes. «Il n’existe pas d’organisation formelle, mais deux mondes se rencontrent pour faire société » explique Hervé Sérieyx.


« En France aucune autorité ne s’est emparée de la question. Personne ne se soucie de la rencontre de ces mondes », déplore-t-il.
Alors, «Comment passer de petites initiatives sympathique à une démarche sociétale où s’engeraient les pouvoirs publics?» comme France bénévolat l’a fait à son niveau en fondant «Solid’âge» avec de multiples partenaires (mutuelles, collectivités, fondations, organismes de prévoyance.


«Nous travaillons sur 100 nouveaux projets dans des associations innovantes et à la création d’un observatoire de l’engagement solidaire intergénérationnel. Un film est sorti grâce à l’association «Moderniser sans exclure » de Bertrand Schwartz1 : « On est tous le vieux de quelqu’un » qui démontre les représentations mentales dramatiques des uns envers les autres et qui peuvent se parler entre eux. Nous comptons le présenter à 100000 lycéens. On est vieux à 55 ans, mais les plus de 90 sont encore présents et nous aident à vivre, Jacquard, Hessel, Morin etc. Ils nous aident à ne pas mourir idiots Je dirais aux jeunes essayez de vous échapper de vos parents, passez votre Bac, mais faites des trucs généreux. Autrefois, il semblait naturel d’être dans le collectif, aujourd’hui non. Notre livre tente de les convaincre de toute la richesse et du sens que cela représente.»

 

1 Bertrand Schwartz, directeur de l’École des Mines de Nancy, puis délégué interministériel à l’insertion professionnelle et sociale des jeunes en difficulté. Il est l’organisateur de la mission « Nouvelles Qualifications ». Il a créé et présidé l’association
« Moderniser sans exclure ». Bertrand Schwartz est docteur honoris causa des universités de Genève, Montréal, Bologne et Louvain-la- Neuve. (source Wikipedia)

 

UNE GÉNÉRATION AU SCANNER

«La jeunesse est effectivement sensible à la transmission intergénérationnelle» confirme Michel Vakaloulis en introduction à son intervention.


Mais pour l’enseignant chercheur: «La jeunesse n’est qu’un mot et ses frontières restent à définir. On peut considérer que la jeunesse s’étire entre 18 et 25 ans. Mais en Grèce et en Espagne être jeune c’est avoir 30 ans voire 35 ans. Les jeunes vivent chez les parents. C’est le syndrome de la chambre d’enfant».
Si le concept de la jeunesse est incertain, voire improbable, les lignes de fracture dépendent de l’origine du diplôme ou du lieu de résidence.


«Avoir 20 ans aujourd’hui n’est pas la même chose qu’avoir 20 ans pendant les «Trente glorieuses». Les déterminismes sont différents». Il pointe ainsi les cultures technologiques, entrepreneuriales, managériales différentes ; des traditions politiques, syndicales qui régissaient le salariat, l’encadrement qui se transforme et la difficulté croissante des syndicats à structurer le salariat qui augmente.


«Parfois les effets de générations sont plus importantes que les effets d’âge et les Chinois affirment qu’on ressemble plus à sa génération qu’à son père » précise Michel Vakaloulis. Il constate l’insatisfaction des jeunes face à la place qu’ils occupent dans la société actuelle ainsi que dans le monde des entreprises et le monde syndical qui ne reconnaît pas leur apport.


Michel Vakaloulis a mené de nombreuses études auprès des jeunes diplômes syndiqués et non syndiqués ou non affiliés à de associations ou organisations politiques.


La dernière en date confirme que les 18-25 ans croient qu’il est toujours possible d’améliorer les choses en France, même s’ils ne sont plus portés par de grands idéaux collectifs et préfèrent s’impliquer dans des réseaux de proximité. «Pour notre réseau d’associations étudiantes, il est donc important de passer des paroles aux actes en soutenant et en valorisant les différentes formes d’engagements, en particulier la vitalité du monde associatif jeune» constate Michel Vakaloulis.


L’enquête aborde trois thèmes:
● le premier porte sur leur perception de la crise actuelle et les incertitudes qu’elle suscite avant même d’accéder au marché de l’emploi ;
● le deuxième concerne leur vision de l’entreprise, le sens du travail et les enjeux de la reconnaissance de la professionnalité ;
● le troisième apporte quelques remarques critiques sur le militantisme et le rapport au syndicalisme. Une thématique qui conduit à s’interroger sur l’image de la politique institutionnelle et les aspirations de la jeune génération à la participation citoyenne.


UNE ÉCONOMIE DE L’INCERTITUDE

Les résultats sont sans appel. Les jeunes estiment vivre dans un univers concurrentiel, une conjoncture illisible qui engendre de l’incertitude, la perte de repères, une inquiétude sur le présent et l’avenir et la quête de nouveaux repères.


Ils sont conscients de l’intense «mobilisation de soi» qu’il leur faudra pour s’affirmer professionnellement. Pour «réussir», il leur faut devenir « entrepreneurs » de leur propre promotion. Ainsi, estime Michel Vakaloulis, pour eux, trouver un emploi ne s’apparente pas à un droit fondamental, mais à une performance pour être rentable sur le marché du travail dans une logique de valorisation de ressources personnelles. Cependant, il ne s’agit pas d’une posture de repli et d’isolément, mais d’une mise en réseau et d’interaction.


Ils portent, en effet, un regard interrogatif sur les mécanismes à l’origine de la crise et ne comprennent pas le fonctionnement des marchés financiers. Ils ont pris conscience du déséquilibre de l’irrationalité d’un système économique devenu incontrôlable.


«La crise est une réalité et un prétexte» analyse Michel Vakaloulis.
En même temps, ils ont conscience de l’instrumentalisation de la crise, par les entreprises, avec l’objectif d’accélérer les projets de restructuration, réduire les effectifs et les acquis salariaux. Un alibi pour justifier des choix préétablis.


ENTREPRISE ET LUTTES DE RECONNAISSANCE

Les jeunes portent un regard interrogatif sur le monde de l’entreprise qui fonctionne d’emblée dans un espace économique instable et ne dispose pas d’une vision à long terme de son « capital humain » analyse l’enseignant chercheur.


Si l’entreprise attend d’eux qu’ils soient immédiatement opérationnels, elle ne garantit ni l’emploi ni la reconnaissance de leur investissement et elle n’hésitera pas à se séparer d’eux. Ils entretiennent avec elle une relation largement désillusionnée, critique et parfois dépitée.


Ils y adhèrent pourtant, mais sans signer un «chèque en blanc». Un engagement paradoxal : s’investir dans l’entreprise, non sans une arrière pensée de précaution, dans un rapport donnant-donnant.
Plus fondamentalement, les jeunes salariés constatent que l’entreprise elle-même est «périssable», non seulement comme structure juridique, mais surtout, comme communauté de travail, ajoute Michel Vakaloulis, le rapport de la nouvelle génération de salariés à l’entreprise se caractérise par une précarisation affective du sentiment d’appartenance.


Il note aussi qu’ils ont intégré culturellement qu’ils ne feront pas carrière dans une seule entreprise : dorénavant, la maîtrise de leur avenir passe par un effort de revisiter continuellement leur «employabilité».


Alors quel sens donnent-ils au travail?
Le travail n’est pas envisagé comme une simple activité pour subvenir à leurs besoins et apparaît aussi comme l’apport substantiel à la collectivité. Le sentiment d’utilité sociale persiste même en l’absence d’un épanouissement personnel au travail et constitue un marqueur identitaire du rapport au métier.
Enfin, pour eux, «le travail est un mode d’accomplissement de soi, de construction identitaire».


En s’investissant plus utilement dans le travail, ils acceptent d’être plus mobiles que les anciennes générations, notamment en début de carrière, pour développer des opportunités professionnelles, pour satisfaire leur quête de sens dans le travail, bien qu’il existe une mobilité subie, liée à la précarisation de l’emploi.


Si les jeunes sont familiarisés avec la logique du court terme, ils recherchent la stabilité professionnelle et les avantages substantiels auxquels elle est associée. Ainsi, la plupart d’entre eux aspirent à un déroulement de carrière qui articule l’accomplissement de soi professionnel et un élargissement de la sphère des compétences.


Dans ce contexte quel rapport entretiennent-ils entre le travail et l’engagement ?
D’après les différentes enquêtes, continue Michel Vakaloulis, «une grande partie des jeunes salariés diplômés vivent le rapport au travail comme une mise à l’épreuve et une incitation à la réussite, à l’affirmation de leurs capacités créatrices ». Ils paraissent donc adhérer à une logique de mise en valeur de soi-même et de son activité. «Cette attitude caractéristique présuppose une forme d’engagement autour des enjeux qui se nouent dans le métier » analyse le chercheur, la problématique en termes d’engagement dans le travail ouvre une nouvelle perspective. Il s’agit de montrer que le rapport au travail, l’acquisition de compétences, la réussite individuelle peut impliquer des valeurs sociales.


Ainsi, si les jeunes diplômés déclarent s’engager sans états d’âme dans le travail, ils posent explicitement la question de la reconnaissance. À défaut de reconnaissance et de perspectives d’avenir, leur fidélisation à l’entreprise est en cause. Ils peuvent ainsi être conduits à quitter l’entreprise où ils sont mal accueillis ou qui ne leur fait pas confiance.


GÉNÉRATION MILITANTE ET ACTION PUBLIQUE

« Si les jeunes plébiscitent le développement durable, ils expriment une méfiance à l’égard de l’engagement durable. Ils ne se reconnaissent pas aux formes traditionnelles du militantisme. Ils préfèrent plutôt les actions solidaires, les expérimentations locales, les interventions ponctuelles pour soutenir un projet ou une cause juste » déclare Michel Vakaloulis. Le modèle du militantisme chronophage en permanence est très éloigné de leur vision du monde. La conception disciplinaire du militantisme apparaît datée: «Comment prétendre émanciper les individus en les asservissant à l’obéissance absolue d’une idéologie et d’une pratique?»


Pourtant, les jeunes témoignent d’une réelle sensibilité en matière d’écologie, de diversité culturelle, de dignité humaine. Mais une fois positionnés sur le marché de l’emploi, leur disponibilité en termes d’engagement dans la sphère publique est largement réduite. Ils sont d’abord tirés vers la nécessité de donner forme à leur vie. Ils sont notamment pris par des interrogations qui consistent à fixer des choix, à expérimenter le travail, à s’engager dans leur projet personnel. D’où, complète le chercheur: «une moindre disponibilité pour l’engagement dans le collectif, dans la cité, dans l’action publique avec les autres. Les jeunes actifs sont moins disponibles à la fois par rapport à leur prime jeunesse et par rapport à la période de la maturité adulte ».


« Enfin, il faut s’arrêter sur le contexte de l’engagement » souligne Michel Vakaloulis. Il pointe les difficultés des jeunes d’aujourd’hui qui ne sont pas de la même nature que celles de leurs parents, et encore de la génération de l’après-guerre. Le chômage de masse et le développement de la précarité se sont invités. Ces éléments pèsent lourdement sur les représentations collectives. Les salariés, et a fortiori les jeunes actifs ou les postulants sur le marché de l’emploi, sont sommés de toutes parts de revoir à la baisse leurs ambitions et leurs revendications.


Est-ce un danger pour l’engagement syndical?
«La perception de l’action syndicale est plutôt positive. Le constat des jeunes diplômés rencontrés lors de nos recherches est unanime: les syndicats sont nécessaires pour le bon fonctionnement de la vie de l’entreprise. Le travail syndical est une manière de défendre l’entreprise » analyse le chercheur.


Cette défense renvoie à un triple rôle.
D’abord, un rôle informateur. Le syndicalisme peut apporter un éclairage supplémentaire pour se situer dans le contexte actuel, comprendre le fonctionnement des rouages de l’entreprise, sensibiliser les salariés sur leurs droits. Il incite les salariés à «ouvrir les yeux».


Ensuite, le rôle du syndicalisme est d’assurer la représentation et de faire entendre la voix des salariés. C’est un rôle à la fois d’organisateur, de médiateur et de porteur de la « parole du terrain » auprès des directions.
Enfin, le rôle des organisations syndicales est d’être un « contre-pouvoir » dans l’entreprise. L’enjeu est de contrer les visions et les projets patronaux qui vont dans le «mauvais sens».


Or, pour être plutôt bienveillant, le regard sur les syndicats n’en est pas moins exigeant. En fait, les jeunes salariés, dans leur grande majorité, évoquent l’utilité du syndicalisme, mais ne voient pas l’intérêt d’y adhérer dans l’immédiat. Ils souhaitent un syndicalisme ouvert, fort, efficace, mais espèrent ne jamais en avoir besoin.
Pour le chercheur, trois facteurs renforcent cette prise de distance: la détention des titres scolaires qui prédispose à se placer sur un pied d’égalité avec l’employeur; l’idée forte et enracinée que l’on peut toujours «voter avec ses pieds», en quittant l’entreprise ingrate; l’image caricaturale des syndicats comme des appareils quasiment réfractaires aux interrogations et problématiques de la jeunesse prise dans les filets de la précarité et la quête de sens.


La raréfaction de la présence militante sur les lieux de travail est le principal grief que les jeunes adressent à l’acteur syndical. Cet «absentéisme» représente, selon eux, un facteur et un symptôme de l’affaiblissement du syndicalisme. Il est ainsi remarquable qu’un des motifs de la non syndicalisation cités par les enquêtés est, précisément, l’absence de sollicitation.


D’autres motifs viennent brouiller la perception du syndicalisme par les jeunes salariés. Certains évoquent la difficulté des syndicalistes de se défaire d’une image «vieillotte», d’«éternels mécontents», «insatisfaits de tout », de « mauvaise foi », qui se manifestent quand les choses « vont mal» pour annoncer des «malheurs». «Ils ont envie d’entendre un discours anti dépressif» affirme Michel Vakaloulis.


Il voit, entre autres, deux obstacles majeurs à la problématique de l’adhésion dans une organisation syndicale:
● D’une part, les jeunes craignent de prendre l’engagement comme un «paquet global». Ils ne veulent pas subir l’effet étiquette susceptible de les « cataloguer » dans les relations avec la hiérarchie et avec les collègues. L’engagement pour eux devrait être synonyme de liberté, de capacité de prise du recul par rapport aux positions syndicales. Pour certains, on peut s’engager sans adhérer, de même que l’on peut agir sans se projeter dans la figure du militant.


LE RISQUE DU SYNDICALISME


● D’autre part, la crainte de porter atteinte au déroulement de carrière est un autre facteur dissuasif de l’adhésion syndicale. L’idée que l’engagement peut être préjudiciable pour le parcours professionnel est récurrente dans les témoignages des jeunes, y compris parmi ceux qui travaillent dans le secteur public. Certains expriment le sentiment, parfois la certitude, que l’adhésion à un syndicat, la participation à une mobilisation, et surtout, l’action militante sont mal vues par la hiérarchie de l’entreprise.


« Plusieurs jeunes auraient ainsi tendance à considérer la syndicalisation comme une rupture du pacte de confiance qui les lie avec les directions d’entreprise» affirme le chercheur.


« Cette attitude est nuisible pour les syndiqués. C’est ce que j’appelle le paradoxe de la protection-exposition: une des motivations essentielles de l’acte de l’adhésion est de défendre les intérêts du salarié, mais elle peut se retourner en risque individuel du fait même de l’engagement» analyse Michel Vakaloulis.


« Toutefois, la carence de syndicalisation n’équivaut pas à une absence de questionnement. La non-adhésion à un syndicat n’implique pas une adhésion inconditionnelle à l’idéologie de l’entreprise. Au contraire, beaucoup de jeunes salariés disent lutter «à leur manière» dans les rapports de travail sans être «encartés». Ils s’engagent à défendre une conception qualitative du travail, une déontologie du métier et de l’exercice des responsabilités, un certain nombre de valeurs professionnelles et humaines» conclut le chercheur.


BESOIN DE COLLECTIF POUR FAIRE VIVRE L’INDIVIDUALITÉ

Marie-José Kotlicki revient sur l’analyse de l’UGICT-CGT sur cette question. Pour la Secrétaire générale, la question du vivre ensemble se pose à cause des stratégies mises en œuvre dans les entreprises, ce que nous appelons le Wall street management. Ainsi, les jeunes diplômés sont utilisés comme un élément du dumping social. «Ce qui nous rassemblerait, dans l’entreprise c’est le négatif, la perte de sens, ingénieurs, cadres et techniciens, y compris les plus âgés aussi. Les jeunes diplômés sentent que leur autonomie dans le travail est volontairement brisée, qu’ils ne peuvent pas exercer leur rôle contributif » constate Marie-José Kotlicki.
Pourquoi les jeunes sont-ils moins mobilisés? Certains d’entre eux choisissent d’aller voir ailleurs s’ils estiment qu’ils vivent mal.

Poser cette question en entraîne une autre selon la Secrétaire générale de l’UGICT-CGT: «Comment les organisations syndicales se battent- elles avec les jeunes et les moins jeunes sur le positif ? Comment, avec les jeunes diplômés, changer la donne du travail?»


Les jeunes ont un nouveau rapport au travail explique Marie-José Kotlicki:
«Ils cherchent un travail émancipateur, créateur et veulent équilibrer vie personnelle et temps de travail; ils s’interrogent sur les critères de disponibilité, de rapport au temps travaillé en fonction du salaire payé. Ils veulent réussir leur vie professionnelle et privée, surtout les femmes cadres. Le nouveau cadre aujourd’hui est celui qui compte ses heures.


Les jeunes sont optimistes et ils estiment qu’ils ont la possibilité de changer les choses. L’approche négative des organisations syndicales envers les jeunes diplômés ne peut pas se perpétuer. Ils développent des propositions, ils travaillent sérieusement le rapport entre l’individu et le collectif. Ils ont besoin du collectif pour vivre leur individualité. Nous avons besoin de nouveaux droits individuels garantis collectivement. » ♦

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