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La religion de la croissance

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Le monde est clos

« Le monde est clos et le désir infini » Par Daniel Cohen. Editions Albin Michel.


Que deviendra le monde moderne si la promesse de la croissance indéfinie est devenue vaine ?  Saura-t-il trouver d’autres satisfactions où tombera-t-il dans le désespoir et la violence ?

A la question : la société moderne pourrait-elle se passer de croissance ? : Daniel Cohen répond non. A la question : la croissance pourrait-elle repartir ? : Daniel Cohen répond : non.

Alors la société occidentale est-elle condamnée à la colère et à la violence engendrée par son désir infini et alimentée par le dogme de la compétitivité ? Pas si sûr. Mais compter sur la seule menace d’un désastre écologique pour mobiliser les peuples reste une hypothèse fragile.

Pour le directeur du département d’Economie de l’Ecole normale supérieure : « la pacification des relations sociales doit prendre le pas sur la culture de la concurrence et de l’envie ».

Il nous donne à lire un tableau de l’évolution historique du concept de croissance, de sa réalité économique, et de l’idée de progrès, pour définir la croissance économique moderne produit « d’une longue maturation dans l’espace et le temps. »

Il aborde les progrès, l’apparition du «big data », du numérique qui selon certaines études devraient impacter 47 % des emplois et souligne que : « les promesses de la révolution numérique ne se retrouvent pas dans les chiffres de la croissance économique. Elle ne cesse de reculer : 3% dans les années 70 ; 1,5 % dans les années 80 ; 0,5 % de 2001 à 2013. » Et constate un ralentissement de la vitesse du progrès matériel par rapport aux ou trois générations précédentes.  

Pourquoi les profits de la révolution numérique ne se retrouvent pas dans le PIB ?

Et les Gafa et leurs avatars ?  Peuvent-ils être les nouveaux moteurs de la croissance ? Daniel Cohen en doute en soulignant qu’ils embauchent trois fois moins que n’importe quelle firme automobile.

« Les secteurs les plus en pointe du monde moderne sont aujourd’hui en dehors de la sphère marchande habituelle et la société post industrielle correspond à une croissance sans objet. L’économie numérique n’a pas d’objet propre ».

Daniel Cohen affirme qu’un des principaux facteurs d’apaisement du monde post industriel reste de « s’immuniser contre les aléas de la croissance » et « qu’il vaut mieux admettre que la croissance à long terme est impossible à prévoir et agir de manière à protéger la société de ses vicissitudes. Il envisage que les DTS (droits de tirage sociaux) donneraient aux individus les moyens de résister aux pressions psychiques et sociales et resteraient ainsi, maîtres de leur autonomie ce qui implique d’en finir avec l’empire du management, par la peur par le stress.

Et le social dans tout cela ? Pour lui, il faut tordre le cou à l’idée qu’il faudrait de la croissance pour financer les dépenses publiques car les services rendus font partie de la richesse publique. Et de citer Edgard Morin : « Une société ne peut progresser en complexité, c’est-à-dire en liberté en autonomie et en communauté que si elle progresse en solidarité », [qu’il est impératif de] « renverser l’hégémonie du quantitatif au profit le qualitatif ».

Daniel Cohen conclut la troisième partie de son ouvrage ainsi : « Nous en sommes là ». Notre incapacité à construire des perspectives séduisantes (ou pas) ne fait que confirmer le désarroi dans lequel nous sommes. Les outils d’analyse sont-ils rouillés ? Le « little dirty secret » qui voudrait que les évangélistes libéraux de la croissance, eux-mêmes, n’y croient plus conduit-il le train dans le mur ? Une croissance sans objet ? Une croissance sans emploi ?

 Alors descendre en gare et attendre ? En sommes-nous vraiment là ?

 

« Le monde est clos et le désir infini » Par Daniel Cohen. Editions Albin Michel. Août 2015. 220 pages. 17,90 euros.

Publié le vendredi, 22 janvier 2016 dans Livres et documents