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Le capitalisme contre les individus

Le capitalisme contre les individus

Stéphanie Treillet et Jacqueline Penit-Sauria, membres du Conseil scientifique d’ATTAC, sont venues nous présenter, le 18 novembre dernier, l’ouvrage collectif : « Le capitalisme contre les individus » pour cette avant-dernière soirée-débat de la saison 2010. Une question d’actualité au moment où l’individualisation du travail se pose comme le postulat du néo libéralisme et s’impose dans le management. Mais c’est aussi une affaire d’égalité des genres.

lundi, 20 décembre 2010 | Livres et documents
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La lettre .info

«Je lutte des classes». Au delà du jeu de mots, le slogan n’est pas anodin. Il résume, à lui seul, une grande partie de cette avant-dernière soirée-débat, la onzième depuis sa création, organisée par l’UGICT-CGT. Le « Je » est individuel, le « lutte » tient du collectif et des classes, s’inscrit dans une perspective politique qui fait référence.

Les syndicats ne se sont pas souvent penchés sur la signification de l’individualisme. Pourtant, comme le souligne Stéphanie Treillet, une des co-auteures de l’ouvrage : « dans tous les débats sur les attaques du capitalisme néolibéral, on rejette sur l’individualisme la responsabilité de la perte des repères collectifs, de la difficulté à mobiliser des salariés désormais atomisés, sans réels collectifs de travail ». Impossible de se contenter de cette seule vision. Il fallait aller plus loin. Et c’est ce que nous propose ce travail pluriel.

Qu’est ce que l’individualisme ? Il est ambivalent et contradictoire. Comme le travail, il est aliénant certes, mais aussi émancipateur, comme le rappellera un des débateurs. Reste à articuler l’émancipation individuelle et collective pour poser des jalons d’une alternative de dépassement du capitalisme.

En effet, le postulat néo libéral affirme qu’il n’y a pas de collectif, mais une collection d’individus, qui forge d’ailleurs un outil : l’individualisme méthodologique et la structure dominante ne laisse plus aucune marge de manœuvre individuelle.

Pour Stéphanie Treillet: «Les rapports entre individus et collectifs sont définis par des rapports sociaux de classe ou de domination et d’oppression : de genre, d’origine, de handicap, d’orientation sexuelle, etc. Cependant, les individus construisent les relations sociales, dans des rapports sociaux qui, eux-mêmes sont croisés, imbriqués et cumulés les uns avec les autres ». Alors, dans cette dynamique combinatoire, aucun individu ne peut se définir sur une seule identité. De même, ses raisons de lutter ne seront pas forcément orientées dans une seule direction. L’individualisme se traduit dans l’organisation du travail. Ainsi, la réponse à la souffrance au travail, elle-même par nature individuelle, est en toute logique individualisée, médicalisé alors qu’elle résulte des processus du travail en miette.

En revanche, il serait incohérent que de ne voir que le délitement sans prendre en compte les résistances qui se développent.

Le travail possède une double nature. C’est un processus d’aliénation, mais dans lequel les salariés se construisent eux-mêmes et expriment des résistances notamment vis-à-vis de la différence entre travail effectué et travail prescrit. «Si tout le monde faisait exactement ce qu’on lui demande rien ne fonctionnerait » insiste Stéphanie Treillet.

Comment passer d’une résistance individuelle à une résistance collective ? Les auteurs ouvrent des pistes de réflexions. Dans Le capitalisme contre l’individu, Stéphanie Treillet et Jacqueline Pénit-Soria se sont plus particulièrement attachées à l’angle genre et individualisme. La demande de l’égalité des genres est-elle un rejet de la société traditionnelle qui serait la conséquence de la montée de l’individualisme ? A cette question, elles mettent en garde contre la nostalgie d’un avant fantasmé d’ où les rapports de dominations seraient évacués. La poussée de l’individualisme nous amènerait-il à regretter les solidarités ouvrières des années 1950 et les sociétés traditionnelles dont on ne peut pas dire qu’elles aient été porteuses de l’égalité des genres ? Pourtant, c’est grâce à un état social, basé sur des droits collectifs et issu de cette même société, que les femmes se sont constituées en tant qu’individus, citoyennes bénéficiant de droits civiques et droits sociaux. En revanche, la politique nataliste et des aides comme l’allocation parentale d’éducation ont favorisé la subordination au travail à temps partiel, alors que les écoles maternelles, favorisaient le développement du travail à temps plein.

C’est un paradoxe notable. De ce point de vue, la France se situe entre l’Allemagne et la Suède. Les droits sociaux ont été essentiels dans la construction d’individu. Aujourd’hui, beaucoup plus qu’un risque, la tentation de récupération de l’aspiration de l’autonomie des femmes existe, expliquent les auteures.

La récupération est marchande par le biais de la consommation et systémique avec un développement du travail féminin entraînant une productivité accrue du « capital humain ». Selon Stéphanie Treillet et Jacqueline Penit- Sauria, la Banque mondiale se serait faite la championne du droit des femmes dans les pays en voie de développement et la stratégie européenne pour l’emploi avec l’augmentation du travail à temps partiel, la privatisation du secteur public serait : « une lecture à la sauce marchande ».

Dans ce contexte paradoxal se développe, pour les femmes un effet pervers de type « C’est mon choix »(1) de travailler à temps partiel, de retourner au foyer. Est-ce un retour à la « normalisation », à la domination ? Mais quel est la réalité de ce choix ? On peut légitimement se poser cette question qui fut un point fort du débat de la soirée.

« Le capitalisme néo libéral, au nom de la liberté des individus, en faisant abstraction de ce qui limite leur liberté de choix, à travers les rapports sociaux et de domination, à travers les contraintes, les subordinations collectives, ne fait en aménageant la pseudo liberté de chacun, que renforcer la domination du plus grand nombre. On ne peut pas nier la liberté de chacun et dire que tout le monde est surdéterminé. Cette interrogation ne concerne pas que les femmes, mais aussi les syndicalistes.

Est-ce que quelqu’un qui a décidé de travailler le dimanche peut travailler le dimanche ? », conclura Stéphanie Treillet. Le débat est ouvert.   
Le livre : Le capitalisme contre les individus, repères alter-mondialistes. Ouvrage collectif. % Attac. Editions Textuel. 9,90 euros. 140 pages.

(1) Du nom d’une célèbre émission quotidienne de début d’après-midi, aujourd’hui disparue, sur une grande chaîne de service public.