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Quel avenir pour la création de valeur ?

Quel avenir pour la création de valeur ?

A l’occasion de sa XXe livraison, l’Ugict a reçu, le 22 mai dernier, les auteurs de trois ouvrages récents dont les sujets se rejoignent autour des questions de l ‘argent, de la création de la valeur et son usage. Devant une salle bien remplie, nos trois intervenants ont exposé leurs idées. Très vite, le débat s’est engagé. Une belle satisfaction pour cet événement récurrent dont la qualité ne faiblit pas.

mardi, 10 juillet 2012 | Livres et documents
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La lettre .info

« L’autre finance ». Daniel Bachet n’est pas un inconnu pour nous. Il a été un de nos tous premiers invités en Novembre 2008 pour son ouvrage « Les fondements de l’entreprise, construire une alternative à la domination financière ».


Faut-il refonder la finance ? Pour Philippe Naszàlyi, co-auteur, il faut remettre au centre du dispositif le contrôle de ceux auxquels elle est destinée, avec pour moteur la solidarité. « On n’a pas trouvé mieux pour faire du développement économique » affirme-t-il. Déjà au XIXe siècle, l’idée avait fait des émules, préfigurant un système mutualiste naissant. Elle s’est développé jusque dans les années 1980, date à laquelle le dévoiement du dispositif s’est accéléré, sous prétexte d’évolution de la technique.


« Il n’y a pas actuellement les conditions politiques, économiques pour refonder un mouvement mutualiste. Il faut se donner les moyens de créer de nouvelles caisses de solidarité. La réponse ne peut être que politique » constate Philippe Naszàlyi. Quant au micro crédit, tant cité en exemple, il s’affiche avec des taux usuraires autour de 17 % à 20 %.


Daniel Bachet interroge : « Quelles sont les finalités des organismes solidaires ? Quel est le type de l’efficacité recherché ?


Pour un système socialisé du crédit


Aujourd’hui, trente banques majeures se partagent la reproduction du système d’accumulation. Elles structurent les rapports sociaux et économiques, les déterminants du travail et de l’emploi. Daniel Bachet propose de construire au cœur de ce système d’autres finalités institutionnelles avec d’autres critères de pilotage, ainsi qu’une autre organisation des pouvoirs. Pour lui, la « nationalisation n’est pas l’alpha et l’oméga de la réussite » et de citer les travaux du sociologue Frédéric Lordon qui propose le principe de la « délégation concession de l’émission monétaire de service public ». Ainsi, les concessionnaires ne pourraient plus être des sociétés privées, mais des organisations à « profitabilité encadrée ». Il serait possible pour les banques d’engager un contrôle public local par les salariés, les entreprise locales, les collectivités territoriales et les représentants locaux de l’Etat, avec un pouvoir de suivi, d’orientation et de recadrage de la stratégie bancaire. Ce bouleversement aboutirait à la mise en place d’un système socialisé du crédit : une banque partenariale alternative. Daniel Bachet va plus loin en affirmant la possibilité d’introduire dans les organes du gouvernement le principe social coopératif et démocratique : un homme une voix.
Une mutation qui ne peut s’étendre qu’avec la volonté politique avec pourquoi pas, la création d’un fonds souverain coopératif.
« L’autre finance consiste à reconstruire l’économie au service des hommes » conclut Daniel Bachet.

Bernard Friot, « L’enjeu du salaire »

Il choisit de rentrer dans le débat par cette question : « Comment argumenter contre la CSG ?  Une démarche moins facile que de lutter contre la TVA dont tout le monde voit les dangers ». La part de la protection sociale dans le PIB représente 30 %, pour un PIB par habitant qui s’élève à 28 000 euros. La logique voudrait qu’un fort PIB corresponde une forte part de la protection sociale. « Cette lecture est un piège, met en garde Bernard Friot. Nous sommes dans la récession, donc il n’y aurait pas moyen d’augmenter la part de la protection sociale ». Et, il renverse la proposition : « En réalité si nous avons un fort PIB, c’est parce que nous avons une forte protection sociale ». Paradoxalement dans sa démonstration, la croissance du PIB est la confirmation d’une convention anti-capitaliste. « Ce que nous appelons travail relève de la convention par laquelle nous définissons la valeur économique et par la cotisation sociale nous augmentons le PIB, en attribuant une valeur universelle au travail  (soignants, retraités, parents etc…) ». Les cotisations sociales, explique-t-il, jouent le rôle d’un impôt  qui s’ajoute au PIB, au-delà de la valeur capitaliste. « Dans la valeur des marchandises il y a la valeur du non marchande, c’est pour cette raison que le PIB est la somme du prix des marchandises, pas de leur valeur. Nous considérons que les impôts et les cotisations sont un prélèvement obligatoire, alors que c’est un ajout qui vient doubler le PIB ».


« La subversion est dans la cotisation sociale ».


Bernard Friot propose de créer une cotisation économique destinée à remplacer la propriété lucrative et de financer l’investissement sans aucun taux d’intérêt et sans remboursement. « La suppression de la propriété lucrative est à notre portée à condition que nous assumions politiquement la nouveauté de la cotisation sociale. En affectant la cotisation à la totalité du salaire, nous supprimons le marché du travail. Le salaire direct doit venir d’une mutualisation des valeurs ajoutées. Un salaire à vie. Déjà 45 % du salaire est mutualisé avec les cotisations sociales » conclut Bernard Friot.

Gabriel Colletis « l’urgence industrielle ». « Nous ne vivons pas une crise financière, ni une crise de la finance publique. Elle ne date pas de 2008. C’est la crise d’un modèle de développement, une rupture d’un pacte social » constate le professeur d’économie.
Pour lui, dans le contexte actuel, les forces capitalistes veulent nous faire passer de l’internationalisation à la mondialisation. Une mondialisation où les biens et les services bougent de moins en moins, à l’inverse des capitaux. Malheureusement, le captal productif a tendance à être amalgamé avec le capital financier, qui dans la mondialisation, est le plus mobile, peut se redéployer.
Le capital financier possède un avantage énorme, il est volatile,  fonctionne à la nanoseconde, c’est le premier à prélever de la valeur.  Vient ensuite le capital productif, moins rentable (du simple au double). « Quant à la mobilité du travail, elle est combattue, surtout pour les moins qualifiés, continue Gabriel Colletis.


« Nous assistons à une explosion du compromis social ».


« Une nation ne peut pas être prospère sans industrie », l’auteur ne se contente pas  d’asséner cette vérité, et développe les causes de la désindustrialisation :


1.    Une surévaluation de l ‘euro, un manque de spécialisation etc.
2.    Une illusion : la haute technologie, des politiques de rigueur ont entrainé une panne de la  croissance.
3.    Le rôle des grands groupes, lié à un tissu industriel distendu par le choix du travail à l’étranger, contre la pérennité de bases nationales, une croissance externe et l’ouverture du capital entraînant la financiarisation des groupes.
4.    Le rôle de l’Etat avec le choix de former des champions nationaux à la place du système productif national
5.    Ne voir dans la compétitivité qu’une affaire de prix.

Gabriel Colletis esquisse ensuite les pistes d’un pacte productif pour la France :


1.    Refondre le rapport salarial. Voir le travail comme un apport de compétences destinées à résoudre les problèmes.
2.    Remettre la finance au service du développement, au financement des activités productives.
3.    Réorienter les productions vers les besoins de la société : nutrition, santé, aménagement en allégeant le poids des activités économiques sur la nature.
4.    Faire de l’entreprise une entité à part entière avec un statut juridique.
5.    Assurer les activités productives sur le territoire, veiller à la combinaison des compétences complémentaires.
6.    Mettre en œuvre la production de normes sociales, financières et environnementales.
7.    Promouvoir la démocratie dans l’entreprise.

Au cours du débat , de nombreux thèmes furent abordés. Faute de temps, tous ne purent bénéficier d’un échange.
Notons que les interrogations sur le temps et le partage du travail ont entraîné de longues réponses de nos intervenants.
Philippe Naszàlyi, se félicite de la réapparition du ministère de l’Economie Sociale et Solidaire, qui n’existait plus depuis 1997. Il  avait l’avantage d’imposer à la face du monde politique l’existence d’une autre économie, mais il s’interroge sur la marge de manœuvre de ce ministère « dans un gouvernement où certains sont acquis aux théories libérales ».


Des lois permettraient de faire avancer les choses : « Car toute la législation vise à empêcher la création d’un autre système, mais un système qui peut se réformer de l’intérieur ».


En ce qui concerne le partage du travail, intervient Bernard Friot, il témoigne de notre aliénation aux 35 heures, qui ont abouti à une intensification des temps travail. « Si on ne change pas la convention qui veut que le temps de travail reste au centre de l’évaluation de la production, toute réduction augmentera en intensité ». La question reste celle de la suppression de l’emploi et de l’attribution, à tout le monde, d’une qualification de un niveau 1, à 18 ans, à laquelle vient s’ajouter une carrière salariale dépendante des preuves de qualification. A ne pas confondre avec la certification scolaire qui atteste de notre capacité à produire des valeurs d’usage. L‘école ne qualifie pas, elle certifie.
« A partir du moment où nous maitrisons la valeur économique,  l’économie ce n’est plus eux, c’est nous et nous allons libérer le travail »
Les chemins de la réalisation : soutenir le court et moyen terme et le projet. « Nous ne sommes pas crédibles car nous ne sommes pas radicaux »


Se réapproprier l’efficacité

Marie José Kotlicki précise que la CGT ne s’est pas positionnée sur un partage du temps de travail de la pénurie, mais sur la réduction du temps de travail.  Quel temps pour un travail de qualité ?

La question se décline ainsi : on est en rupture de progrès social pour tous, alors quel est l’horizon du progrès social pour tous ? Est-ce qu’une nouvelle organisation du travail peut nous amener à plus de progrès social pour tous ?

Pour Gabriel Colletis, la réduction du temps de travail a été présentée comme une simple division qui  aboutit à une intensification du travail et consiste à dégager des gains de productivité, il est impossible de  toucher au coût salarial par unité-produit, base de la productivité. Ainsi ce qui aurait pu être un progrès social ne l’est pas.

Les 3 niveaux, celui des représentations, celui des modèles et le niveau de la production des normes se télescopent. « Qu’un seul ne soit pas pris en compte et le discours devient brouillon. Il faut réfléchir aux modèles, ensuite on se penche sur les normes » affirme-t-il.

Les lois codifient les compromis, il doit donc y avoir d’avoir un débat démocratique.

Daniel Bachet ouvre le débat sur la nature de l’efficacité et la croissance. « Il faut se réapproprier le terme d’efficacité. L’enjeu est de favoriser les enchaînements positifs. La question première à poser est celle des finalités. Pour l’université par exemple c’est transmettre les connaissances. Les logiques comptables font évoluer ces finalités. Il en va de même dans l’entreprise ».

Il s’interroge sur le rythme et la nature de cette croissance et sur le droit issu de la propriété qui donne à quelques uns le droit sur la vie des autres. « Le pouvoir d’entreprendre ne provient que de la seule propriété du capital. Il faudra à terme donner un statut à l’entrepreneur. Les actionnaires ne sont pas propriétaires de l’entreprise, mais des parts sociales. Par la loi, on peut décider que le Pdg prenne en compte l’ensemble des intérêts des parties prenantes ».


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Daniel Bachet et Philippe Naszalyi , « L’autre finance. Existe-t-il des alternatives à la banque capitaliste ? » Editions du Croquant 2011. 22€

Daniel Bachet a été directeur du département « Entreprise » au centre d’études des systèmes et des technologies avancées (CESTA), chargé de mission au Commissariat général au plan, à l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (ANACT). Il est professeur de sociologie à l’Université d’Evry et chercheur au centre Pierre Naville.
Philippe Naszàlyi est docteur en sciences économiques, directeur de la revue Sciences de gestion, professeur associé à l’Université d’Evry

Gabriel Colletis, «  L’urgence industrielle ». Editions du bord de l’eau 2012. 18 €
Gabriel Colletis est professeur d’économie à l’Université de Toulouse II, ancien conseiller scientifique du Commissariat général au plan.

Bernard Friot « L’enjeu du salaire ». Editions de la Dispute 2012. 15€
Bernard Friot est sociologue et économiste et enseigne à l'université Paris X. Il anime l'Institut européen du salariat et l'association d'éducation populaire Réseau Salariat. Ses recherches portent sur la sociologie du salariat et la comparaison des systèmes de protection sociale en Europe.

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